Ne Rien Voir Obsède. Lancement de la revue Main Blanche au Quai des Brumes

Ce lundi 1er février dernier, après un morne temps des fêtes, avait lieu le lancement du dernier numéro de la…
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Ce lundi 1er février dernier, après un morne temps des fêtes, avait lieu le lancement du dernier numéro de la revue littéraire uqamienne Main Blanche, soit le 21,1 : Ne Rien Voir Obsède, dont l’appel de texte automnal avait invité les auteurs de tout acabit à se pencher sur la thématique du Parasite. Pour l’occasion, c’est une quarantaine de personnes qui se sont retrouvées en cette journée froide pour parasiter le micro du Quai des brumes – un bar dont la popularité ne cesse de croître auprès des littéraires montréalais depuis qu’il accueille les événements de la communauté Vaincre la nuit.

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Pour cet événement, l’équipe de la revue, composée de Stéphanie Roussel, Emmanuel Deraps et Sophie Mathieu, a opté pour une formule « Micro Ouvert » sous pression – invitant à de maintes reprises l’assistance à ajouter leurs noms à la liste de lecteurs. Nous avons donc eu droit à une vingtaine de lectures – parfois d’une même personne qui revenait après un certain temps – plus ou moins en lien avec le thème de la revue, mais non moins dignes d’intérêt.

Sans tomber dans une description oiseuse des différents textes poétiques qui y fûrent déclamés, quelques mentions spéciales sont de mises : j’ai particulièrement aimé la mise en parole de Tasia Bachir de Les Restes, texte qui se retrouve dans ce numéro, empreint de nuances, faisant honneur à la cruauté que le texte porte en lui. D’un autre côté, les maintes mentions de la maison des Éditions de l’Écrou et de blagues d’initiés entre les organisateurs et organisatrices de la soirée et certain.e.s lecteur et lectrices insinuaient une ambiance propice au vedettariat et à l’impression d’assister au regroupement d’une clique; mention spéciale à l’endroit de Baron Marc-André Lévesque et à l’humour espiègle de ses interventions tragicomiques – un vrai rafraichissement dans la faune des soirées littéraires.

Malheureusement, la longue durée de ce moment à micro ouvert et le va-et-vient des gens allant se chercher des bières pendant les lectures empêchaient d’apprécier à leur juste valeur certains des textes déclamés. Une pause aurait sans nul doute permis aux spectateurs de discuter, aux bières d’être commandées et à la liste de lecteurs pour le micro ouvert de se remplir d’elle-même, sans pression. Visiblement, l’assistance ne portait plus attention aux dernières lectures : certains jouaient à roche-papier-ciseaux, d’autres parlaient sans entendre les sujets sensibles partagés sur scène et l’équipe de Main Blanche se préparait à embrayer pour la seconde partie de la soirée, c’est-à-dire un spectacle de musique. Autre facteur qui a sans doute participé à ce manque d’attention graduel qui empoigna si pernicieusement la salle : de nombreuses lectures étaient faites à partir de téléphones intelligents qui rendaient difficile la visualisation des mots, hachant les rythmes et ponctuant le débit de silences nerveux sur les visages illuminés des lecteurs.

Crédit photographique: Alexandre Turgeon-Dalpé
Crédit photographique: Alexandre Turgeon-Dalpé

Après un intermède d’une quinzaine de minutes, le soliste – dont on avait moussé la performance en ne révélant son identité qu’au dernier moment – s’est installé, derrière sa batterie, un clavier à sa droite et armé de ses bâtons. Je dois avouer avoir clos les yeux, tant la musique de Charles Saint-Michel eut un fort effet sur moi : forme d’electro-pop noir expérimental, ascendant post-rock à la croisée des affluences de Trent Reznor à l’époque de Ghosts et des accents les plus crus du dernier E.P de Technical Kidman, rappelant même parfois les accords efficacement dissonants du Crazy Clown Time de David Lynch. Je suis sortie de cette courte performance – une vingtaine de minutes tout au plus – un peu sonnée par l’intensité de Saint-Michel. Avec la distance, je m’interroge quant à la démonstration de cette puissance : aurait-elle pu tenir le coup sur une plus longue période de temps? Quoi qu’il en soit, nous avions affaire à un musicien de talent que je n’hésiterai pas à réentendre dans le futur.

Ayant lu la revue d’un trait dans l’autobus sur le chemin qui me ramenait chez moi, il me semblerait inapproprié de ne pas en glisser mot – bien que destinée à en donner une critique non-exhaustive. D’abord, la couverture, à première vue, déçoit; on y voit peu le « parasite » dont le numéro semblait explorer les possibilités littéraires – à posteriori, et considérant le titre final Ne Rien Voir Obsède, on se surprend à l’apprécier pour le dialogue poétique auquel elle invite. Malgré la qualité indéniable de l’oeuvre de Gabrielle Matte, le lien demeure tout de même abscons entre la couverture et le contenu de la revue et je ne saurais dire si chaque lecteur ou lectrice aura le recul nécessaire pour l’apprécier.

Les textes sont courts et plusieurs images meublent le numéro, si bien que chaque artiste ou écrivain n’occupe qu’une ou deux pages – pour un total de huit propositions, sans compter la préface et l’éditorial. Pour la plupart, ces propositions sont fortes, sinon intéressantes, et offrent un numéro homogène, sans qu’on puisse pour autant être apte à décider si cela est une qualité ou un défaut; sans savoir si cela ferme la revue à des sensibilités autres et au dissensus, ou si cela n’aide pas en fait la revue à atteindre une cohérence harmonieuse dans son propos.

Sans résoudre cette question épineuse et préférant laisser aux bons soins de l’activité lecturale la responsabilité de trancher, c’est en fait le texte de Vincent Beauchemin qui apparaît comme le noeud gordien de ce numéro. C’est un peu par hasard que, un peu avant les fêtes, j’eus l’occasion de consulter d’anciens numéros de Main Blanche, envisageant déjà d’aller au lancement. Dans l’un d’eux – datant de 2006 et portant sur le thème des Mascarades – s’y trouvait aussi un texte de Vincent Beauchemin. Pas un texte, mais bien le même texte publié dans le numéro qui nous intéresse, à quelques détails près.

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Ce qui n’est pas sans poser plusieurs questions, étrangement difficiles à résoudre, quant à la raison de ce doublé, laissant place à l’imagination et aux soliloques interprétatifs. Pourquoi republier un même texte après 10 ans? À quel jeu Vincent Beauchemin joue-t-il? Et pourquoi les membres de Main Blanche n’ont pas jugé important d’au moins mentionner le phénomène lors du lancement? Cas de parasitage littéraire conceptuel, ou effet de réminiscence calculé de la part de l’équipe actuelle de Main Blanche? La lecture n’apporte aucune réponse et les questions demeurent en jachère.

Au final, le lancement de Main Blanche aura été un événement dynamique malgré quelques lacunes affaiblissant la qualité de la période de lectures, ce qui peut être considéré comme paradoxal, si on considère qu’il s’agit bel et bien là d’un événement littéraire. Peut-être étions-nous face à un cas de débordement de l’événementiel – au détriment du littéraire ou bien à un mauvais calcul de la part des organisteurs et organisatrices : sans doute à un peu des deux. Belle découverte cependant qu’aura été l’univers musical de Charles Saint-Michel et de la revue en soi, prometteuse de textes intéressants et faciles d’approche.

Pour ceux qui aimeraient lire la revue, elle sera bientôt accessible en pdf sur le site web de la revue et, sinon, à l’UQÀM. Bonne lecture !

Article par Catherine Garneau.

Artichaut magazine

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