Hail, Caesar! Les Coen dans les coulisses de l’âge d’or hollywoodien

Comme Jacques Demy l’avait fait dans les années soixante, le dernier film des frères Coen, Hail, Caesar!, prend le parti…
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Comme Jacques Demy l’avait fait dans les années soixante, le dernier film des frères Coen, Hail, Caesar!, prend le parti de l’esthétique kitsch pour offrir à ses spectateurs un discours plus sérieux. Aussi, le néophyte n’y verra que du feu, se laissant emporter par les meilleures scènes empruntés aux belles années de la MGM. Cependant, il ne faut pas se fier à la trame narrative, toute banale. En apparence, le film décrit les déboires d’un directeur de studio des années cinquante, Eddie Mannix (Josh Brolin) aux prises avec le kidnapping de sa star la plus importante, Baird Whitlock (George Clooney). Comme dans tout bon cinéma, celui des frères Coen en profite pour faire passer quelques messages (politiques) au passage.

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Pour camper le lieu de la critique, ils ont choisi l’âge d’or du cinéma américain, celui des grands studios hollywoodiens. Les références sont nombreuses et on comprend rapidement que les auteurs/réalisateurs connaissent bien l’histoire de leur médium. On y retrouve plusieurs genres qui ont fait la gloire des studios au début du XXe siècle : le musical, le péplum, le western, la comédie romantique, et j’en passe. Dans les scènes les plus remarquables, on retiendra la reprise des comédies musicales d’Esther Williams – sur l’air le plus connu d’Offenbach – mettant en scène Scarlett Johansson, ou la reprise des plusieurs grands musicals mettant en scène des marins, dont Follow the fleet, avec Fred Astaire, On the town, avec Gene Kelly et Frank Sinatra, ou sa reprise par Jacques Demy dans Les Demoiselles de Rochefort (où l’on peut revoir Gene Kelly, refaire le même numéro).

Cependant – et c’est là le plus important – ces images léchées servent de lieu à une critique de ce cinéma et de la société américaine en général. En arrière-plan se jouent des questions plus sérieuses, dont quelques-unes, plus subtiles. On utilise le tournage d’une scène de péplum pour dire la domination d’un peuple sur les Palestiniens, ou une offre d’emploi pour dénoncer la banalisation de l’explosion de la bombe H aux Îles Bikini, et l’implication de certaines corporations dans le processus. Les critiques les plus centrales du film restent cependant celles du capitalisme et de la religion.

Le premier plan est sur un crucifix et la première scène est celle de la confession du directeur de studio. Celle-ci sera reprise à la toute fin du film. Entre temps, le spectateur aura compris qu’Eddie Mannix n’a aucune idée de ce que la religion représente vraiment, malgré ses visites quotidiennes chez le prêtre. Une scène très intéressante, vers le début, nous le montre aux prises avec des représentants des diverses religions pratiquées aux U.S.A. et l’on comprend rapidement qu’il se fie entièrement à ceux-ci, sans comprendre ce qu’ils disent ou la divergence de leurs point de vues.
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Le point le plus intéressant du film reste cependant l’introduction des «communistes» qui ravissent la star de cinéma. Il est sans doute important de noter qu’ils apparaissent d’abord aux spectateurs sous la forme de figurants maltraités sur un plateau de tournage. D’ailleurs, la question de la hiérarchie dans le milieu du cinéma revient souvent tout au long du film. Ce n’est qu’après le kidnapping, lors de l’arrivée à la maison où Baird Whitlock découvre l’identité de ses ravisseurs, qu’on comprend à qui nous avons affaire. Aussi sont-ils introduits par un détail : le chien de la maison s’appelle Engels. Défiant les attentes du spectateur, on découvre alors qu’une fois la victime éveillée, elle ne rencontre aucun obstacle à son départ. Elle se lève, puis va rejoindre ceux qui l’on enlevé, pour discuter avec eux.

Le groupe ressemble d’avantage à un cercle de philosophes qu’à une bande de voyous et ceux qui le forment, semblent enclins à faire comprendre à leur victime le sens profond de leur geste. S’ensuit une discussion sur l’économie, le marxisme et les rapports hiérarchiques au sein des studios. L’acteur, plutôt surpris par le discours – et toujours habillé en romain – se laisse éduquer par ce groupe d’hommes, qui se dévoilent être, pour la plupart, d’anciens scénaristes. Ce détail invite au parallèle avec le chef-d’œuvre de Billy Wilder, Sunset Boulevard, dont le sujet principal est aussi la critique du cinéma hollywoodien. Le scénariste comme objet narratif avait déjà été exploité par les Coen dans Barton Fink (1991). Il y a, comme dans l’œuvre des années cinquante, des enjeux entre le rapport au texte et le rapport à l’image. Le point fort de cette petite rencontre entre les «communistes» et l’acteur de péplum est sans doute la prise en charge de son éducation sur les rapports de force par le philosophe Marcuse, qui se trouve à faire partie du groupe de kidnappeurs.
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Fort de ces nouvelles vérités, l’acteur rentrera pour raconter son aventure à Mannix qui l’attend pour reprendre la production de son film. Il loue brièvement ses nouveaux camarades et explique le système hiérarchique qui sous-tend son travail et plus généralement le studio. S’en suit une série de gifles de la part du directeur et un discours vantant les mérites du capitalisme et de la hiérarchie en place. Il somme finalement Whitlock de redevenir une star de cinéma et d’aller tourner la dernière scène du film. L’acteur, penaud, ressort du bureau sans trop savoir ce qui lui arrive. On sent dans cette scène toute l’ironie des frères Coen. Vient enfin la dernière scène avec Whitlock. Il s’agit du tournage de la scène où son personnage romain rencontre le Christ sur la croix. Il fait alors un long monologue passionné sur les actions du sauveur et son message. On sent bien alors d’où vient cette inspiration. Cette intuition est confirmée lorsqu’il doit dire que «la foi» (Faith) est à la source de ce message et que sa mémoire fait défaut… Les frères Coen soulignent bien ici le parallèle entre les enseignements du Christ et les idées de gauche, qui manquent cruellement à Eddie Mannix, qui se confesse chaque jour.

Hail, Caesar! est un film intelligent et subtil. Il réussit à faire passer des idées philosophiques alors qu’il apparait, au premier abord, simplement divertissant. Comme toute grande œuvre cinématographique, il prend aussi en ligne de compte l’histoire du médium dans lequel il s’inscrit, sans pour autant être uniquement un reflet de l’histoire. Il s’agit bien d’une œuvre contemporaine, car elle est sans contredit le fruit de son contexte socio-culturel. On ne saurait la concevoir autrement que dans le climat politique américain actuel, où, pour la première fois depuis longtemps, un discours politique de gauche gagne en popularité. Il ne serait donc pas surprenant que ce film, comme bien d’autres du célèbre duo de réalisateurs, passe à la postérité, ne serait-ce que pour son attachement à l’Amérique et sa lucidité.


— Hail, Caesar! (2016), de Joel et Ethan Coen, mettant en vedette Josh Brolin, George Clooney, Scarlett Johansson et Channing Tatum. 1h46.

Article par Karina Cahill. détient une maîtrise de philosophie, au cours de laquelle elle a fait des recherches sur l’esthétique kantienne. Elle a aussi obtenu, en 2005, un D.E.A. (Master II) de l’Université de Paris X-Nanterre en arts du spectacle. En 2015, on lui a octroyé une maîtrise en littératures de langue française (pour n’avoir pas pu terminer un programme de doctorat, pour des raisons de santé). Depuis, elle poursuit ses études en sciences de l’information (bibliothéconomie et archivistique). Depuis quinze ans, elle s’intéresse à l’histoire des mentalités, ainsi qu’aux idées concernant l’éthique et les arts, qui en découlent.

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