En attendant …Le Prochain Godot au TNM dans une mise en scène de François Girard

Il est impossible de faire une adaptation des oeuvres de Beckett. Tout au long de sa vie, l’écrivain a insisté pour que son oeuvre soit respectée à la lettre. Sa demande est claire: le texte doit être joué dans son entièreté. Il faut respecter le texte et suivre les didascalies lors d’une nouvelle production. Le rythme beckettien est précis. Il comporte énormément de didascalies et un souffle porté par des silences. Samuel Beckett décède le 22 décembre 1989. Après sa mort, ses droits d’auteurs sont légués à son neveu Edward Beckett. Depuis, il y a eu plusieurs tentatives infructueuses entourant des productions ou oeuvres connexes d’En attendant Godot qui ont été refusé par le Beckett Estate (la famille possédant les droits), dont celle de distribuer l'interprétation des rôles de Vladimir (Didi) et d’Estragon (Gogo) à des femmes. L’argumentaire du neveu de Beckett est toujours le même : la partition a été écrite pour des hommes. Même si le sens de la pièce ne change pas du tout, la seule pensée de mettre deux femmes sur scène est une trahison à la mémoire de l’auteur dramatique.
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En attendant Godot est l’une des pièces contemporaines de théâtre les plus jouées en Occident. Du 1er au 31 mars 2016, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) s’attaque à ce canon dramaturgique de l’auteur Samuel Beckett. Avant même d’avoir vu la pièce, plusieurs questionnements me tourmentent. L’écriture beckettienne contient-elle trop de restrictions précises, brimant la liberté des créateurs? Est-ce pertinent de la monter en 2016?

Il est impossible de faire une adaptation des oeuvres de Beckett. Tout au long de sa vie, l’écrivain a insisté pour que son oeuvre soit respectée à la lettre. Sa demande est claire: le texte doit être joué dans son entièreté. Il faut respecter le texte et suivre les didascalies lors d’une nouvelle production. Le rythme beckettien est précis. Il comporte énormément de didascalies et un souffle porté par des silences. Samuel Beckett décède le 22 décembre 1989. Après sa mort, ses droits d’auteurs sont légués à son neveu Edward Beckett. Depuis, il y a eu plusieurs tentatives infructueuses entourant des productions ou oeuvres connexes d’En attendant Godot qui ont été refusé par le Beckett Estate (la famille possédant les droits), dont celle de distribuer l’interprétation des rôles de Vladimir (Didi) et d’Estragon (Gogo) à des femmes. L’argumentaire du neveu de Beckett est toujours le même : la partition a été écrite pour des hommes. Même si le sens de la pièce ne change pas du tout, la seule pensée de mettre deux femmes sur scène est une trahison à la mémoire de l’auteur dramatique.

Cela étant dit, comment le metteur en scène François Girard peut-il prendre des libertés et ne pas refaire ce qui a été fait plusieurs fois avant lui? La situation complexe mentionnée ci-haut est intéressante du point de vue de la contrainte. En effet, une production d’En attendant Godot devient en quelque sorte un exercice de style. L’intention n’est pas d’actualiser la pièce, mais bien de voir jusqu’où peut-on pousser ce texte intemporel tout en respectant les contraintes des ayant droits, sans en faire pour autant du théâtre muséal?

crédit photographique: Yves Renaud
crédit photographique: Yves Renaud

En entrant dans la salle, des bruits créent une ambiance étrange qui rappelle une forêt profonde. Le scénographe François Séguin réussit pleinement à capter notre attention avec un décor grandiose. Au fond, un mur de métal translucide au travers lequel on distingue la représentation du soleil et de la lune. Au sol, une petite bute de sable au centre de la scène où se concentre l’action. À droite de la butte, un arbre. Pour s’imaginer le reste de la scénographie, il faut tracer une ligne symétrique imaginaire à l’horizontale. Au plafond, il y a le même dispositif, à l’envers, sauf que l’arbre est légèrement décalé côté jardin. Du sable coule de la butte du plafond sur celle du plancher créant ainsi l’image d’un sablier. On ne trouve qu’une seule divergence entre les deux décors, l’arbre du haut à des feuilles, celui du bas n’en a pas. Après l’entracte, le sablier s’est renversé. L’arbre feuillu est maintenant en bas. C’est une magistrale entrée en scène. Le sable est un élément qui rappelle le vide, les dunes et le sablier appelle au temps qui passe. L’inversion de l’arbre avec et sans feuille, au milieu de la pièce, nous donne l’impression que près de 50 années sont passés, mais que rien n’a changé.

crédit photographique: Yves Renaud
crédit photographique: Yves Renaud

L’histoire d’En attendant Godot est simple : deux clochards, Vladimir et Estragon, vêtus de complets délabrés et de chapeaux melon cherchent à meubler le temps en attendant Godot. Ce dernier ne viendra pas. On ne sait pas qui c’est, on se questionne, mais l’auteur ne révèle pas ce détail d’envergure. Didi et Gogo sont interprétés par deux grands comédiens qu’on sent complices du début à la fin : Alexis Martin et Benoît Brière. Ce qui étonne, c’est l’énergie corporelle avec laquelle les acteurs s’investissent dans les personnages. Ainsi, Alexis Martin (qui jouait Lucky dans la mise en scène de Brassard au TNM en 1992) donne à Vladimir une forme plus rationnelle que son comparse. On s’accroche à ses monologues absurdes si bien défendus qu’ils ont l’air d’être des vérités, alors qu’ils ne sont que des bribes philosophiques menant à des conclusions douteuses. Benoît Brière, qui s’inscrit certainement dans la liste des acteurs qui ont la qualité d’être polyvalents, utilise avec brio une multiplicité de procédés corporels qui nous font croire qu’il est un spécialiste du comique. Son implication entière dans son personnage et dans la pièce est stupéfiante. Il émane de lui, de son jeu, une justesse remarquable. En attendant, le duo de clowns fait la rencontre d’un maître et de son chien. Pozzo (Pierre Lebeau) , le maître des lieux (selon lui),  fait traîner ses bagages par Lucky (Emmanuel Schwartz) son esclave tremblotant qui se fait donner quelques coups de fouet. La voix criarde de Pierre Lebeau écorche l’oreille. J’ai donc été happé par l’interprétation muette d’Emmanuel Schwartz qui faisait vibrer l’entièreté de son corps de manière à créer un effet kinesthésique sur les spectateurs. On sentait la douleur et l’exténuation du personnage. En première partie du spectacle, Pozzo demande à Lucky de penser. Un moment attendu de tous, le soliloque de Lucky qui ne contient aucune ponctuation. Emmanuel Schwartz livre une interprétation rythmée, qui, une fois au bout de son souffle déjà court, lui rapporte un applaudissement général du côté de la salle. Un acteur virtuose qui n’a pas fini de faire parler de lui. C’est Mounia Zahzam habillée en jeune garçon qui annonce deux fois que Godot ne viendra pas. Ce sont ces choix remarquables qui forment une distribution solide.

Le metteur en scène a réussi à faire un En attendant Godot qui nous fait passer un beau moment. Cette pièce doit continuer d’être mise en scène, de manière à ce que les générations futures découvrent un des grands textes dramatiques. L’oeuvre de Beckett est un défi considérable et l’actualisation d’En Attendant Godot devra attendre la libération des droits d’auteurs. Nous pourrons alors voir des formes plus éclatées apparaitre. À ce moment-là, il sera possible de transformer l’oeuvre et de la propulser à d’autres niveaux.

crédit photographique: Yves Renaud
crédit photographique: Yves Renaud

En attendant ce moment de liberté créatrice… un dénommé Vector Belly (alias Mike Rosenthal) crée en 2010, un jeu vidéo où l’on peut incarner Didi ou Gogo, dans une esthétique qui rappelle les jeux Atari. Le but est simple, attendre Godot à côté d’un arbre où il ne se passe absolument rien. Loin d’être un simple phénomène, le web a été charmé par la proposition qui était, en soi, une belle représentation du mouvement absurde dans lequel le chef-d’oeuvre de Beckett s’inscrit. Malheureusement, une première mise en demeure de la Beckett Estate a forcé le créateur à changer le nom de son jeu pour : Samuel Becketttt’s Lawyers Present : Waiting for Grodoudou… Le choix provocateur du nouveau nom a apporté une deuxième mise en demeure. Finalement, il est nommé ironiquement : Game. Vous pouvez télécharger le jeu ou voir la vidéo ICI.


En attendant Godot, dans une mise en scène de François Girard, était présenté au Théâtre du Nouveau Monde du 1er au 31 mars 2016.

Article par Steave Ruel. Étudiant en Études Théâtrales, j’aime ce qui est acerbe, irrévérencieux, satirique, ironique, sarcastique et cathartique. Tout ça pis manger.

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