« Le paysage est mort, et l’admirable intuition du lointain qui convoque nos angoisses à un temps futur. Je suis troublé par mon propre souffle » (p.76)
La dureté des matières de l’eau, publié en 2015, est la plus récente publication poétique de l’écrivain Pierre Nepveu. Cet ouvrage est une longue méditation sur thèmes du paysage – du lieu, du territoire – et du temps. L’œuvre étudie les blessures de l’Histoire pour faire la lumière sur les réalités de l’époque actuelle.
Cet ancien professeur de littérature de l’Université de Montréal a déjà fait paraître plusieurs recueils de poésie notamment Lignes aériennes (Noroît, 2002) et Couleur chair (l’hexagone, 1980). Il est également l’auteur de nombreux ouvrages sur la littérature et la poésie québécoise. Il a publié la première biographie de Gaston Miron Gaston Miron. La vie d’un homme (Boréal, 2011) ainsi que L’écologie du réel (Boréal, 1988), mais il a également collaboré à la publication de la populaire anthologie La poésie Québécoise, des origines à nos jours (Presses de l’Université du Québec/l’Hexagone, 1981/ Typo 2002,2007).

La maison d’édition du Noroît peut être fière d’avoir publié une œuvre comme La dureté des matières et de l’eau. Cet éditeur a déjà publié plusieurs ouvrages qui sont comme des livres-objets, des recueils de poésie composés bien sûr de textes, mais aussi d’images, de photographies, d’œuvres visuelles, etc. La dureté des matières et de l’eau s’inscrit parfaitement dans ce genre de publications. Ce recueil explore les espaces de la mémoire par le biais d’expériences physiques et réelles d’espaces, comme le bord du fleuve ou encore les parcs de l’arrondissement Lachine. Ces expériences paysagères sont documentées par des photographies – prises par Karine Prévost-Nepveu – d’œuvres in situ dans différents parcs notamment le parc René-Lévesque et le parc Summerlea. En explorant les diverses formes, la prose, le vers libre la photographie, les œuvres in situ, etc. le poète nous invite à explorer à notre tour les espaces de méditation créés par le texte et les images.

« Où suis-je à présent et quel espace définit mes contours, mes formes de beauté, le territoire de ma justice ? Les visages brûlés par l’âge et la pauvreté habitent mon domaine, ils vont de loin en loin sans lieu de départ connu ni destination claire. Les résidus de l’époque, les restes de table, les technologies périmées hantent les ruelles autour de mon cou » (p.37)
Toutes les photographies des œuvres sont accompagnées de textes qui parlent des sculptures par le biais de descriptions romancées. L’auteur ne se contente pas de décrire les œuvres, il imagine leurs histoires. Par exemple, à propos de la pièce Monica de Jules Lasalle, situé à la Promenade Père-Marquette, le poète écrit : « Monica, pas mourir, pas crouler. Dans ta face, le tourbillon des réveils, quand la lumière du jour déshabillait la chambre et que la chaleur faisait des nœuds autour de nos corps […] » (p.80). Évidemment l’expression in situ fait appel aux réflexions sur le lieu et l’espace; la prose de Nepveu interroge les sculptures, mais surtout leur emplacement et leur réception sur les passants qui les rencontrent sur leur chemin
« dans cette nuit de vent chaud habitée par l’art immobile et chargée d’énigmes pour les voyageurs du temps » (p.48)
Ce faisant, les textes questionnent la place des œuvres dans le temps, de leur création jusqu’à leur potentielle détérioration. La vie des œuvres in situ métaphorise la vie de l’humanité en général. Empreinte de nostalgie et de désespoir, cette poésie évoque le temps perdu, les choses oubliées ou brisées. À propos de la sculpture de Dominique Rolland, Le déjeuner sur l’herbe située au Parc René-Lévesque, Nepveu écrit : « ce vin qu’on ne boira jamais et ce pain dur dont l’appétit s’est détourné » (p.48). En renvoyant de multiples fois aux passants, on comprend bien que l’expérience du paysage – et de ses œuvres – n’est pas uniquement une quête de soi, mais aussi des autres.

crédit photo: Guy L’Heureux, 2014
Dans ce recueil, « l’Histoire [est] comme une arrière-pensée » (p.81). En questionnant le lieu, le territoire, on réfléchit nécessairement sur le passé, l’Histoire, soit « le temps [qui] décrit de grands cercles et répète mille fois les mêmes fables » (p.59). En rappelant le caractère cyclique de l’Histoire, l’auteur insiste sur l’idée de table rase, de recommencement à partir des cendres : « ma voix tremble et se casse à épeler le temps qui renaît de ses cendres et y retourne » (p.43). Le sujet poétique de Nepveu cherche à « [s]oigner une blessure ancienne, un mal qui dure et qui s’épuise » (p.46). Le poème « Tourbillon » incarne bien cette méditation sur l’Histoire et l’évolution de l’humanité. On pourrait même dire que ce texte est le nœud du recueil : « À Lachine, les colonnes grecques sont couchées dans l’herbe. Ainsi les siècles anciens nous font signe par-delà les passions mystiques, les manuscrits transcrits fiévreusement à la chandelle, les croisades exaltées pas des nuits de jeûne, les royautés solaires qui imposaient leur règne même aux chênes. Passa le souffle chaud des révolutions, et nous voici avec les restes d’Archimède et des fragments de temples doriques, à déchiffrer notre propre présence étonnée, à soupeser le sens d’une mémoire imprégnée de savoir, de foi et de sang […] » (p. 54). Enfin, comme l’explique l’auteur en note de fin d’ouvrage, le recueil fait référence aux voyageurs de la Nouvelle-France qui faisaient le commerce de la fourrure à partir de Lachine. Ce retour sur l’Histoire amène inévitablement des réflexions sur l’époque actuelle qui est explorée dans ses moindres détails même les plus sombres; l’œuvre parle par exemple de « taux de sel et [de] teneur en glucides » (p.12) – soucis de nutrition propres à notre époque – ou encore de « technologies périmées » (p.37).
« je devine que son parfum est le leurre d’un monde où le mascara coule en apprenant son congédiement » (p.20)
Bien que ces références à l’époque contemporaine semblent banales, elles nous permettent de porter une attention particulière à notre condition humaine : « On cherche raison dans les nouvelles télévisées, on rajeunit son angoisse dans les romans qui tendent l’oreille à l’époque » (p.14). On pourrait penser que cette quête à la recherche du temps perdu, cette critique du « destin qui échoue à finir ses phrases » (p.32) alourdi le texte ce qui pourrait même décourager la lecture, mais la dernière section du recueil « dénouements » ainsi que certains passages de l’œuvre montrent un apaisement qui finalement agit comme un baume sur cette douleur de l’espace et du temps : « et c’était comme/ une clairière/ en dedans, comme si le paysage /avait enfin trouvé en moi/ où loger sa lumière » (p.68). D’ailleurs, ces réflexions sur la contemporanéité rappellent le texte « Qu’est-ce que le contemporain ? » du philosophe Giorgio Agamben qui pourrait être lue en parallèle.
« Moi-même j’étais au-delà de toute émotion, sinon une nostalgie soudaine et comme honteuse pour la médiocrité des hommes, leurs occupations futiles et le murmure absurde de leur passage sur terre. » (p.88)
En somme, La dureté des matières et de l’eau montre bien l’aboutissement de nombreuses années de réflexions poétiques – ou plutôt de méditations poétiques. Il s’agit d’un ouvrage très dense qui aurait gagné à être moins répétitif, mais qui somme toute correspond bien à la trajectoire des autres publications du poète. La dureté des matières et de l’eau nous rappelle tout un pan de l’histoire de la poésie québécoise où l’expérience du paysage est aussi une quête de soi, une recherche d’apaisement. Ce recueil est une «[p]rose pour demeurer et pour trouver dans la demeure matière à vivre et à penser » ( p.106) comme l’écrit si bien Pierre Nepveu. À la manière d’un carnet de flâneur, La dureté des matières et de l’eau nous fait méditer sur notre place dans le temps et l’espace.
— Pierre Nepveu, La dureté des matières et de l’eau, Montréal, 2015, Noroît, 107 p.