L’ère seconde : portraits d’une génération entre deux millénaires est un collectif de nouvelles qui regroupe les voix de plusieurs auteur-es issu-es de la génération Y. Les textes explorent tous les aléas de la vie à l’ère du numérique, soulevant ainsi des questions par rapport à l’avènement des nouvelles technologies et des nouveaux médias dans la vie sociale et personnelle des Québécois-es. Publié par les éditions Tête première en 2016, cet ouvrage est une incursion au cœur d’une génération née entre la disquette informatique et la clé USB.
« À cette époque, ma mamie avait commencé à fumer parce qu’elle avait entendu dire que ça coupait la faim et elle calculait que fumer une cigarette par jour et manger un repas de moins, c’était plus rentable » (Sophie Dupuis, p. 105)

Source : site web de Les Libraires
Le recueil L’ère seconde est un mélange hétérogène de témoignages reflétant le passage de la société moderne à l’époque ultra moderne. Les auteur-es qui ont collaboré à cet ouvrage ont la trentaine ou presque et partagent des souvenirs similaires de la vie des années 80, 90, et début 2000. Les textes ne manquent pas de nous rappeler certains classiques comme la série télévisée Watatow ou la populaire émission, Les mystérieuses cités d’or, dont la chanson thème est encore gravée dans la mémoire de plusieurs. On nous rappelle aussi quelques références musicales de vieille école qui nous font fouiller dans nos archives, comme le populaire groupe de rock, The Cranberries, connu pour son grand succès Zombie ou le projet de black métal, Burzum, qui s’est popularisé au début des années 90.

Source: page Wikipédia de la chanson Zombie
En plus de nous remémorer quelques souvenirs culturels, les auteur-es réfèrent à plusieurs éléments archaïques des médias et technologies, comme les écrans cathodiques, les modems 56k, MSN messenger, ICQ, mIRC (on se rappelle le fameux « A/S/L » !), les VHS, etc. Bien que les textes soient teintés d’une nostalgie émouvante — surtout pour un lecteur ou une lectrice de la génération Y qui s’y reconnait —, plusieurs des témoignages prennent un ton comique pour souligner le ridicule des avancements technologiques que nous vénérions autrefois, mais qui sont désormais désuets : « Je n’avais pas prévu que je passerais mon temps à me faire déconnecter parce que les amis de mon frère appelleraient chez nous toutes les quinze minutes. Maudit modem 56k de mon cul. » (Mélissa Verreault, p. 83)
On rit pu
D’autres textes abordent des sujets plus sérieux. On parle entre autres de l’effondrement du Mur de Berlin ou encore de la montée du radicalisme dans nos sociétés. Si l’ensemble de l’œuvre joue sur un ton d’humour et d’ironie, on pourrait croire que c’est pour adoucir certains passages qui nous confrontent brutalement à la réalité : « « L’aide financière aux études du ministère de l’Enseignement supérieur nous a informés que les prêts que vous avez contractés durant vos études, pour un total de 28 406,89$, doivent maintenant faire l’objet d’une entente de remboursement » […] Les quinze prochaines années me verront rembourser patiemment chacun de ces dollars / et leurs intérêts. //, Mais si j’attrape le cancer, une lettre signée par mon institution financière m’avise, quel soulagement, que je n’aurai pas à rembourser. » (Caroline Roy-Element, p. 43)
On fait même des blagues sur les antidépresseurs, bien que la surconsommation de ces médicaments soit devenue une problématique importante qui fait la lumière sur les troubles de santé mentale chez les adultes d’aujourd’hui.

«[…] je fais pousser des fines herbes sur mon balcon, que je regarde mourir au rythme des canicules. C’est ridicule, et inutile : je suis un adulte » (Guillaume Lambert, p. 17)
Le caractère intime de certaines histoires est particulièrement intéressant. Si ce ne sont pas des souvenirs d’enfance qui nous sont relatés avec émotion, c’est la transparence des auteur-es qui nous chavire : « Comme chaque matin, j’ai pris mon cellulaire à côté de moi et regardé mes courriels, textos et messages sur Twitter et Facebook. D’une certaine manière, Internet leste mon monde, lui donne un certain contour, offre des plis, des sillons et des reliefs qui ouvrent et limitent à la fois mes possibilités d’action. Laissez-faire avec vos « c’est juste Internet » et vos « Facebook, c’est pas la vraie vie » d’un autre temps. Ce serait idiot de même soulever l’idée d’une porosité entre le réel et le virtuel, tellement la distinction est devenue obsolète. Faudrait plutôt dire qu’avec Internet, le territoire du réel s’est prodigieusement élargi. Anyway. Je peux rester plus d’une heure parfois, couché comme ça, dans une sorte de langueur assez douce qui n’a rien à voir avec l’inertie du dépressif. Je veille plutôt au grain. J’observe, je me questionne et je réagis. Ce matin-là, je faisais glisser mon doigt sur l’écran pour scroller le fil d’actualité Facebook : un top 20 Buzzfeed, une vidéo plein de glitches d’un band montréalais […] » (Mathieu Vézina, p. 127)
Ultramodernité et société
Tous les grands réseaux sont nommés; les plateformes Tinder, Facebook, Twitter, Groupon, YouTube, etc. s’infiltrent dans le texte comme elles le font dans nos vies. L’utilisation régulière d’anglicismes technologiques par les auteur-e-s, comme scroller, like ou followers montre à quel point la technologie s’empreint dans notre être, jusqu’à en modifier le vocabulaire quotidien. D’ailleurs, le rapport entre les réseaux sociaux, la technologie et les relations sociales, familiales, amoureuses et sexuelles est bien présenté dans l’œuvre ce qui, du coup, montre comment les nouveaux médias modulent les rapports entre les humains.
« J’ai déjà eu la vingtaine. La fulgurance des échecs. Les opinions copiées-collées sur d’autres opinions copiées-collées. Le vacillement oppressant des prises de décisions. La lumière brillante des matins qui débarquent en même temps que le dernier verre de vin acheté à l’épicerie. Et un émerveillement mitigé quant aux choses de la vie. Aujourd’hui, je souffle les chandelles métaphoriques de la trentaine. Et j’ai une violente envie de vivre. Même si je ne me souviens que vaguement de la couleur des feuilles d’automne. » (Rebecca Deraspe, p. 173)
L’ère seconde : portraits d’une génération entre deux millénaires montre plus que les simples portraits des sujets; cet ouvrage trace le portrait de toute une génération née à une époque où l’Internet était un luxe et qui, maintenant, porte le monde dans sa poche. Ce recueil est définitivement un ouvrage de référence pour quiconque voudrait se rappeler quelques souvenirs des années 80 et 90, mais aussi pour celles et ceux qui souhaitent découvrir les lieux communs de la génération Y.
Marie Lamarre (dir.), L’ère seconde : portraits d’une génération entre deux millénaires, Montréal, Tête première, coll. « nouvelles », 2016, 200 p.