Le Chant du Dire-Dire : retour au théâtre

Il y a de ces rencontres inattendues qui réconfortent en vertu de leur caractère authentique. Cela peut se passer entre…
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Il y a de ces rencontres inattendues qui réconfortent en vertu de leur caractère authentique. Cela peut se passer entre deux personnes, ou entre un spectateur et la scène, comme ce fut mon cas. Après la grande grève, victoire tout en demi-tons ou traumatisme aux métastases persistantes que d’aucuns ont appelé le printemps érable, ma disette de théâtre a pris fin. Enfin! Enfin d’enfin, dirais-je même. J’ai dit inattendue en parlant de cette rencontre, car il me paraissait déjà étrange d’aller au théâtre un samedi soir. Encore plus étrange de ne pas me rendre dans un théâtre, mais dans une église. Encore plus étrange de me rendre dans l’église même où a eu lieu la dernière grande Assemblée générale de l’AFÉA (Association des étudiant-e-s en arts de l’UQAM); celle où, comme un point d’orgue, on a mis fin à la grève du printemps-été-automne naissant. Retour au bercail de l’art pour ce qu’il est, la pièce en question : Le Chant du Dire-Dire, présentée par Le Mimésis.

C’est à l’invitation d’un vieil ami, lui-même comédien dans la pièce (mais je ne vous dirai pas duquel il s’agit précisément. Lui-même se reconnaîtra sans doute), que je me suis disposé à cette rencontre, à ce grand renouement avec le théâtre. La chose prenait des airs discrets de retrouvailles. À quoi m’attendais-je? À peu, j’avoue, et avec un brin de scepticisme. L’église de l’Immaculée-Conception, angle Rachel/Papineau, n’avait jamais accueillie de pièce de théâtre professionnelle en son enceinte auparavant. La nef immense permettrait-elle de bien diffuser la voix? Le jubé serait-il suffisamment haut pour bien laisser voir l’action du parterre? N’est-ce pas plutôt le public normalement qui s’échafaude pour voir la scène en surplomb… Rapidement, mes soucis se dispersent : c’est dans le chœur qu’on s’assoit et c’est dans le chœur qu’on joue. Proche, très proche. C’est une rencontre intime. Ça met en confiance. Mais l’espace vide de la nef ne disparaît pas pour autant. Il sert : de chambre d’écho portant les voix des comédiens, ajoutant à l’ambiance un peu glauque de l’affaire; mais aussi de caisse de résonance à cet orgue tout au fond, en haut, qui joue, ma foi, qui strie, qui hurle, mais qui aussi parfois prend des airs de Fats Waller (ou quelque chose dans le genre, gracieuseté Christophe Gauthier) pour ponctuer les tableaux. Un emploi étonnant pour un instrument aussi austère.

Le Mimésis n’en est qu’à sa deuxième production sur le circuit, disons, régulier du théâtre professionnel montréalais. Après Le chemin des passes-dangereuses de Michel Marc-Bouchard l’an dernier (joué dans un endroit tout aussi hors-norme, le singulier Bain Saint-Michel), la jeune compagnie s’attaque maintenant au Chant du Dire-Dire du réputé Daniel Danis, une pièce créée à l’origine à l’Espace Go (1998) et au Théâtre de la Colline à Paris (1999). Je ne remarque que maintenant la façon qu’a le programme d’évoquer la pièce en quatre ligne (je ne lis jamais ces choses-là avant la représentation) : « Leurs parents adoptifs emportés par un ouragan, Rock, William et Fred-Gilles sont restés dans leur maison-cocon, terrée au fond des bois, et y accueillent la douleur muette de leur sœur Noéma qu’ils tentent de ramener à la vie. Contre les assauts des municipiens, ils demeurent soudés, unis en ‘Société d’Amour’, autour d’un objet presque mythique, le Dire-Dire. » Ça dit tout, mais peu, trop peu, de ce texte poétique puissant et de ces quatre jeunes acteurs qui s’éviscèrent quasiment pour nous la livrer, cette pièce, pour la suite du monde, comme on dit.

Sur la poéticité du texte, on peut émettre des réserves. J’en ai eues au début. C’est maniéré, ça veut chanter alors que ça devrait être cru. Mais avec le temps, les règles de la performance s’instaurant, le jeu trouve un équilibre fonctionnel entre la rigidité d’un texte auctorial précis et l’interprétation incarnée, intime dirait-on, de la petite troupe. Marie-France Bédard (Noéma) n’a pas hérité du rôle le plus valorisant – c’est-à-dire qu’elle n’a d’autre texte que quelques cris ponctuant son inquiétante présence, des cris fort bien poussés, cela dit – et pourtant elle se fait admirablement présente sur scène, bien que toujours en retrait. Il faut dire que toute la pièce tourne autour d’elle, de ce vide laissé entre les trois frères après son départ, et de cet arrachement d’amour imposé bien malgré elle à son retour. Louis-Philippe Tremblay (Rock) a su défendre le rôle du grand frère avec beaucoup d’aplomb et un certain naturel, paraissant taraudé d’un sentiment de bienveillance douloureuse pour ses frères, mais aussi pour sa pièce, dont il est également le directeur artistique. Yves-Antoine Rivest (William) avait peut-être le rôle le plus difficile à jouer. Son personnage oscille entre les deux pôles, entre les deux frères, ce qui implique une bonne dose de rébellion en germe, une violence intérieure qui cherche à s’extérioriser, physiquement. Mais cette violence n’a d’égal que l’amour qu’il porte envers le destin de la « Société d’Amour », la famille Durant-l’Orage. Coincé dans ce problématique positionnement intermédiaire, Rivest a su faire montre de beaucoup d’intelligence dans son jeu et de justesse dans le ton. Sa présence physique m’aura parue parfois légèrement maladroite, comme si son corps n’arrivait pas à en imposer suffisamment, mais vraiment rien qui nuise à la mimésis, si chère à cette petite compagnie. Enfin, Guillaume Regaudie (Fred-Gilles) aura été celui qui m’a le plus impressionné. Son rôle de cadet bienheureux, curieux et joueur avait l’air taillé sur mesure pour cet acteur à l’œil lumineux, au sourire accroché en coin. Sans surfaire le côté bon enfant de son personnage, il a su imposer une fragilité transparaissant tant dans son expression verbale que physique. Je suis tout à fait curieux de le revoir dans un autre rôle, que je souhaiterais plus sombre, plus dramatique, histoire d’accéder à une autre parcelle de l’étendue de son talent. Un mot ayant été dit sur chacun des comédiens, il faut encore dire qu’ils sont, tous ensemble, d’une cohérence remarquable. Cela paraît que ce sont avant tout des amis, qui constituent à leur façon leur propre « Société d’Amour » (car rien n’est toujours facile lorsqu’il s’agit de faire du théâtre, mais la société d’amour n’a pas non plus que des beaux jours).

Sur la mise en scène, il importe de dire deux ou trois mots, et des bons. Défendu par le très talentueux (ça me semble presque inutile de le mentionner) Marc Béland, le minimalisme se fait paradoxalement fort chaleureux. Il faut dire que les lieux y sont pour quelque chose. Le chœur de l’église tout illuminé de cierges multicolores et l’autel sont mis à profit. Outre le matériel « religieux », on n’aura recours qu’à un lit superposé, un lutrin, à peine quelques accessoires et, surtout, le Dire-Dire, cet objet mystérieux qui recueille la parole, qui finit par tuer. La proxémie mise au profit de la chaleur que dégage la famille Durant, la mise en scène dégage tout de même un certain sentiment de sordide, de malaise. Sans aller jusqu’à l’horreur (aucun effet ne pousse à un tel extrémisme), il n’en demeure pas moins que la pièce est baignée de cette inquiétante étrangeté – l’exemple de Freud pour témoigner de ce sentiment de unheimlich n’était-il pas d’ailleurs la poupée qu’on dirait habitée d’un souffle de vie? Noéma incarne cet unheimlich pour le spectateur, socle d’une focalité fuyante, pourtant objet de réunion pour les trois frères, objet de tous leurs soins d’amour portés en espoir d’un retour aux jours les meilleurs –  cette enfance particulière qu’a été la leur, repliée sur eux quatre, isolée, inviolée, sinon que par le tonnerre grondant.

Crédit photo : Hugo B. Lefort | Li.photographie

C’est à une humble mais franche production que nous convie Le Mimésis. La jeune compagnie a su choisir un texte qui lui sied et des partenaires solides, droits comme des paratonnerres. Pour renouer avec le théâtre, que vous ayez comme moi délaissé momentanément la fréquentation assidue des théâtres de la ville ou que vous soyez un habitué à l’assiduité ininterrompue à la recherche d’une expérience flirtant avec ce qu’il y a de plus essentiel dans l’œuvre de la scène à quatre murs (dont un bien perméable), je ne saurais trop vous conseiller cette production surprenante d’authenticité : Le Chant du Dire-Dire. Que ne se passe cette passion du théâtre pour Le Mimésis montant.

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La pièce est présentée jusqu’au 20 octobre 2012 à l’église de l’Immaculée-Conception. 1855 rue Rachel Est, angle Papineau. Billetterie : 514.969.0901  //  lemimesis.com

Article par Simon Levesque. Tigres de papier & autres créatures sibyllines occupent son esprit amusé par l’objet inexistant.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM