Trois aveugles chantent dans le métro de Montréal. Leur musique est belle, céleste, troublante. Les passants, même les plus pressés, ne pourront s’empêcher de s’arrêter un moment, pour écouter.
Il y a de ces œuvres documentaires qui semblent fortuites, bénies par les gardiens du septième art, dont le propos aurait glissé hors de portée si on avait tenté trop tôt de le cerner. Carlo Guillermo Proto, réalisateur de La résurrection d’Hassan, se considère chanceux: ce film l’a choisi. Gagnant du Grand Prix de la Compétition nationale longs métrages et du Prix des étudiants lors de l’édition 2016 des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, La résurrection d’Hassan a continué cette année à se faire remarquer sur la scène festivalière mondiale.
Proto a rencontré la famille Harting-Roux comme bien des gens: dans le métro. En 2007, il les approche pour la réalisation d’un court métrage. Il apprend à connaître Peggy, Denis et leur fille, Lauviah. Il entend parler d’Hassan, leur fils, mort trop tôt. Le court métrage Peggy, Denis et Lauviah joue sur la perception du cinéma, étant entièrement construit d’images filmées par la famille avec une caméra Super-8. Ce sont les Harting, quelques années plus tard, qui relancent le réalisateur: Denis, en rêve, a vu le retour d’Hassan. Ils sont déterminés à le ramener parmi eux. La caméra de Proto est invitée à être témoin de sa résurrection.

En attendant ce miracle, nous pénétrons dans un quotidien. Nous glanons au compte-goutte la réalité de cette famille. La cécité des personnages demeure en arrière-plan :cette histoire n’est pas celle de la différence. Le handicap dont il est question n’est pas celui qui détonne : il s’agit plutôt de celui, universel et terrifiant, causé par la perte de l’être cher. Plus que tout, le film est la démonstration d’une résilience hors du commun.
La résurrection d’Hassan se raconte par une poésie ardente et décomplexée. Le film s’en tient beaucoup au non-dit, concentrant son propos dans les images. L’œil de la caméra se rapproche des protagonistes au point d’en oublier le regard du monde extérieur. Les quelques témoignages offerts en voix hors champ ne sont pas des raccourcis narratifs: les protagonistes parlent d’eux-mêmes comme à quelqu’un qui les connaît.
Malgré tout, les événements s’enchaînent comme dans une fiction ficelée à outrance. La famille suit de près les enseignements ésotériques de Grigory Petrovich Grabovoy, un guérisseur russe professant une science capable de régénérer les organes et de ressusciter les morts. Cette promesse soude la famille en une quête commune dont nul ne peut avouer déroger sans laisser les autres dans le brouillard. Le ménage est secoué par des mots violents et des rires sincères. Au fil du récit, des révélations troublantes sont faites sur le passé des membres de la famille. Ces moments hautement intimes, filmés sobrement, nous poussent à considérer notre statut de voyeur envers ces gens qui n’ont que faire de notre regard.

Le travail de réalisation de Carlo Guillermo Proto nous garde bien loin de tout sentiment de pitié, nourrissant plutôt une admiration grandissante envers les personnages. Il déconstruit dès les premiers instants la possibilité d’une perception simpliste de ces trois individus vivant avec un handicap. Il refuse simultanément de mettre Peggy, Denis et Lauviah sur un piédestal. Ce n’est pas un film larmoyant : c’est le portrait complexe, en ombre et en lumière, de trois existences à leur point tournant. Certes, le sujet du film est marginal. Le concours de circonstances laisse perplexe, on voudrait crier à l’implication du gars des vues. Malgré tout, Proto ne minimise jamais la quête ésotérique des Harting-Roux et, bientôt, elle ne nous semble plus tellement surprenante. Il choisit de mettre de l’avant une notion beaucoup plus universelle. Ce qui persiste après le générique, ce sont les tourmentes des existences soudées, celles dont le morcellement provoque une douleur sans équivoque.
La résurrection d’Hassan de Carlo Guillermo Proto est sorti en salle le 22 septembre.
Article par Brigitte Voisard.