RIDM 2017. Critiques de Soline Asselin

Pour sa 20e édition, le RIDM faisait une place importante au travail des femmes réalisatrices et au portrait de femmes.…
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Pour sa 20e édition, le RIDM faisait une place importante au travail des femmes réalisatrices et au portrait de femmes. Dans les films visionnés pour cette critique, c’est le travail des femmes pour leur communauté, mais aussi les questions de la résilience et de la violence qui seront abordées.

L’art comme thérapie

Avec son plus récent long métrage, Primas, Laura Bari aborde la résilience des victimes d’agressions. D’origine argentine, Bari réside et travaille à Montréal. Une grande partie de sa famille habite toujours en Argentine, dont Rocio et Aldana, ses deux nièces et protagonistes du documentaire. Elle commence à filmer celles qu’elle nomme ses cousines, ses primas, lors d’un séjour en Argentine et continuera à le faire périodiquement durant quatre ans, observant par la caméra leur évolution de leur adolescence à leur vie de jeunes adultes.

Le film s’ouvre sur l’image d’une otarie échouée sur la plage. Rocio, ensevelie sous le sable et les roches, semble elle-aussi échouée, même morte. Puis, elle se relève lentement, elle est vivante. Près de six ans plus tôt, alors qu’elle était âgée de quatorze ans, Rocio a été frappée par une voiture. Le conducteur l’a enlevé avant de lui faire subir de nombreux sévices sexuels, puis il l’a laissé pour morte en bordure de route après avoir mis feu à son corps aspergée de gazoline. Aujourd’hui, elle continue à étudier, elle fait du cirque, elle est amoureuse. Elle porte des shorts qui laissent voir les cicatrices des brûlures. Surtout, elle semble heureuse.

Aldana, quant à elle, a été victime d’abus sexuels commis par son père infirme pendant plusieurs années, alors qu’elle était une enfant jusqu’au début de son adolescence. Elle portera plainte contre lui plusieurs années après, afin que cette situation n’arrive pas à d’autres. Rocio et Aldana sont cousines, mais surtout elles ont en commun une expérience pour laquelle les mots ne suffisent pas. Tranquillement, les deux jeunes femmes racontent les violences dont elles ont été les victimes. Eles nomment les blessures et les cicatrices qui perdurent, la difficulté de se remémorer les faits et l’impossibilité de les oublier.

Tout au long du documentaire, Bari travaille à représenter l’imaginaire de Rocio et Aldana. Que ce soit par le biais d’histoires, d’exercices de visualisation ou par la danse et le cirque, Rocio et Aldana parviennent à trouver une manière de dire ce qui les traverse. En visite à Montréal chez leur tante « minou » qui les filme constamment, les deux jeunes femmes participent à la création d’une pièce alliant danse et théâtre, par lesquelles elles cherchent à dire autrement ce qui leur est arrivé. Dans ce processus, elles développent une réflexion critique sur la violence envers les enfants.

Dans une scène à la fois magnifique et insoutenable, Bari filme de près la peau de Rocio tandis que cette dernière décrit les endroits où les greffes ont été pratiquées, les creux où il n’y a pas de gras, uniquement de la peau sur du muscle. Puis, en voyant Rocio participer à la pièce de théâtre, on oublie de regarder les marques de l’agression, on se concentre sur elle, sur ce que son corps  évoque. Et on réalise que la vie pour Aldana et elle oscillera toujours entre la surprésence du drame et celle de son absence. Dans ce film d’une grande délicatesse, on se sent privilégié de voir les adultes que Rocio et Aldana sont devenues, de voir qu’il existe un après et que celui-ci peut être heureux.

Le documentaire de Paul Tom, Bagages, montre lui aussi ce que l’art thérapie a de bénéfique pour parvenir à dire ce qui normalement n’est pas nommé. À l’école Paul Gérin-Lajoie dans Outremont, les élèves viennent de partout dans le monde. Les classes d’accueil sont nombreuses, souvent isolées du reste des élèves, ne serait-ce que par la difficulté des immigrants de parler le français. La professeure d’art dramatique, Mélissa Lefebvre, a remarqué que les élèves des classes d’accueil avaient rarement la chance de parler de leur parcours, de raconter leurs histoires. C’est ainsi qu’est né le projet de la pièce Bagages, dans lequel ils et elles ouvrent leurs valises remplies de souvenirs de leur pays. Au départ présenté dans les autres classes de l’école, la pièce a ensuite été présentée aux familles et au public. Pour sa troisième édition, Bagages est devenu un documentaire dans lequel les scènes de la pièce sont entrecoupées de moment dans la classe et d’entrevues où Mélissa Lefebvre leur demande de parler de leur pays, des sentiments qui étaient les leurs à l’annonce de leur départ pour le Canada, des émotions qui les habitent aujourd’hui, après une ou deux années au pays.

Bien que le film ait été réalisé dans le but de produire un outil pédagogique pour parler de l’immigration dans les écoles de la province, ce n’est pas pour autant un documentaire qui s’adresse uniquement à ce public. En effet, le film pose une question qui nous concerne toutes et tous, soit la question identitaire. Qu’est-ce qu’être Québécois? Une des élèves propose que c’est d’accepter tout dans le monde, tandis que d’autres ne parviennent pas à s’identifier à la culture de leur pays d’accueil. Un des exercices de la classe d’art dramatique est d’écrire un mot qui définit le sentiment ressenti à leur arrivée : solitude, incompréhension, bonheur, les filles sont belles, il fait frette sont autant d’expériences qui alimentent le processus de création de la pièce.

Écrite par Mélissa Lefebvre à partir du matériel amené par les élèves dans le cours, Bagages alterne entre des passages où sont racontées des expériences individuelles et des moments où les expériences sont davantage collectives. Par exemple, une jeune femme de la Moldavie raconte son déchirement lorsque ses parents lui ont demandé de choisir entre aller au Canada avec sa mère ou rester avec ses frères et son père en Russie. En choisissant d’aller à Montréal, elle a choisi un meilleur avenir, mais elle a abandonné une partie de sa famille. Le récit de cette expérience singulière sera suivi par un passage où l’universalité de l’immigration est évoquée, ce que Lefebvre choisit d’illustrer en les faisant dire plusieurs phrases tous ensemble. Une de ces expériences qui les relie tous est celle d’arriver dans un nouveau pays et de ne rien comprendre ; sentiment horrible dont tous témoignent. Ce que Mélissa Lefebvre a compris, c’est la nécessité de raconter pour aider ces jeunes à mettre des mots et à comprendre leurs émotions sur une expérience d’immigration, mais aussi de sentir qu’ils ne sont pas seuls. Elle les encourage à parler dans leur langue, à valoriser les traditions de leur culture d’origine et la pièce Bagages porte les traces de ce partage.

Bagages – Paul Tom (Crédit Photo : Laura Bari)

Le jeu de la fiction et du documentaire

Dans Baronesa de Juliana Antunes, les couleurs des murs sont vives et le soleil brille constamment. Sous cette abondance de couleurs, on réalise que les pièces sont vides, les murs sont nus et parsemés de fissures. Dehors, les rues ne sont pas pavées, des canettes de bières trainent sous les marches des escaliers. Dans la favela de Juliesa, quartier d’occupation populaire de Belo Horizonte, les conditions de vie sont précaires. On y rencontre Andreia, qui tient un salon de manucure où les vernis sont alignés sur deux tablettes posées dans la cour et sa voisine Leidiane, entourée de ses nombreux enfants dont elle doit s’occuper seule en attendant que son mari sorte de prison. Ensemble et avec leur ami, elles discutent sans gêne de sexualité, de drogues, des conditions de vie dans la favela et de la guerre qui a éclatée entre différents gangs.

Certaines scènes du documentaire semblent vaciller du côté de la fiction, ce qu’a reconnu la réalisatrice lors de la discussion qui a suivi la projection, allant jusqu’à affirmer que seules deux scènes sont vraiment documentaires et que tout le reste a été répété. L’impression que les scènes sont jouées et non pas spontanées nous amène à réfléchir à la pureté de la division entre fiction et documentaire, débat qui ne date pas d’hier et dont on pourrait énumérer longuement les déclinaisons. À la sortie du film, les commentaires contre la mise en scène et le « faux » documentaire fusaient de tous les côtés, comme si l’idée même du docu-fiction était désormais une fraude. Pourtant, Andreia et Leidiane jouent leur propre rôle : la mise en scène permet de montrer la vie des femmes pauvres au Brésil avec peut-être davantage de sincérité que le documentaire traditionnel, qui, par des entrevues, donne à entendre une réflexion construite, préparée. Dans une scène, Andreia et Leidiane chantent des airs populaires qui parlent de la « periferia », de la violence et de la pauvreté qui règnent dans ces zones en bordures des villes. Elles constatent que la vraie vie, pour elles, est exactement comme dans ces chansons. La fiction n’est peut-être pas objective, mais elle contient tout de même une forme de vérité. La scène, interrompue par des coups de feu, énonce l’hérédité de la violence et son cycle sans fin.

Pour réaliser ce documentaire, Juliana Antunes a cherché pendant des mois des femmes qui voudraient bien participer au tournage. Or, partout elle se heurtait à un refus. Raconter la vie de favela du point de vue des femmes relève en effet d’un tour de force: il faut la permission des maris, des fils, des cousins. Après six mois à vivre dans la favela et à filmer avec une équipe de tournage réduite uniquement composée de femmes, Antunes a dû cesser le tournage à cause de menaces venant du mari de Leidiane, également le frère d’Andreia. Cette fin précipitée du tournage se reflète dans le documentaire qui se termine abruptement. Andreia décide de déménager à Baronesa où elle se construit une maison avec des briques. On la voit, seule, qui boit une bière perchée au sommet des murs qu’elle vient d’ériger et, à perte de vue autour, la forêt: une magnifique utopie.

Baronesa – Juliana Antunes (Source : RIDM)

Si la violence quotidienne est présente en trame de fond dans Baronesa, cette violence est montrée de front dans le film Maman Colonelle de Dieudo Hamadi. Colonelle Honorine est la responsable de la division policière qui lutte contre les violences sexuelles envers les femmes et les enfants au Congo. Mutée de Bukavu à Kinsangani, elle entame les responsabilités de son nouveau poste en se déplaçant dans les différents marchés de la ville pour inciter les habitants et habitantes à briser le silence autour de la question des viols et autres sévices sexuels. Vêtue de sa jupe aux couleurs de la police et sac-à-main au bras, elle harangue les foules, les invitant à dénoncer ce qui est inacceptable.

Dès le lendemain, le bureau de police est plein. Les femmes victimes de viol durant la guerre de six jours, lors de laquelle les armées rwandaises et ougandaises se sont affrontées à Kinsagani en 2000, faisant plus de 1000 morts et 3000 blessés, défilent l’une après l’autre devant Maman Colonelle, que ces récits sont loin de laisser indifférente. Plusieurs ont vu leur mari se faire égorger et leurs enfants emmenés par les forces armées. Maman Colonelle leur donne une chambre et organise des rencontres publiques dans la ville pour demander aux citoyens de Kinsangani d’aider ces femmes, de donner un peu d’argent afin qu’elles puissent apprendre un métier manuel. Comme le dit Maman Colonelle: «  on peut attendre l’aide des Blancs, mais on peut aussi faire ça entre nous ». Or, la réponse de la communauté est hostile. Un groupe de mutilé.e.s en viennent même à questionner le statut de victimes des femmes, car eux seraient les vraies victimes puisque des certificats délivrés par le gouvernement statuent et quantifient leur souffrance.

Le montage des séquences de Maman Colonelle donne l’impression que les événements se succèdent en quelques jours, ce qui crée une sorte d’effet de fiction. La structure narrative, par ce montage qui élimine les marqueurs temporels et multiplie les événements, est parsemée de rebondissements qui semblent parfois un peu mis en scène. Appelée pour organiser une descente de police, Colonelle Honorine sauve – dans ce qui semble être le jour subséquent – sept enfants accusés de sorcellerie. Elle les confie aux femmes qui valorisent ce rôle de mère retrouvée. On aurait aimé voir davantage le quotidien de Colonelle Honorine ou, du moins, sentir le temps qui passe entre les événements, la confiance que la policière construit avec les femmes et les enfants qu’elle aide. Mais ce n’est qu’un détail: Maman Colonelle est un film absolument bouleversant qui trace le portrait d’une femme forte, présente pour sa communauté, une colonelle qui tente de changer des comportements et des mentalités en posant des actions concrètes pour enrayer les violences et dont on ne peut qu’admirer le courage et le travail.

Maman Colonelle– Dieudo Hamadi (Crédit photo : Dieudo Hamadi)

Les enjeux postcoloniaux étaient au cœur d’Ouvrir la voix, documentaire récompensé par le prix du public. Le film présente une structure assez convenue : des femmes noires abordent divers sujets, campées dans un plan serré. C’est cependant au niveau du contenu que le documentaire d’Amandine Guay est novateur. Car le sujet de ce long film, d’une durée de deux heures, porte sur le vécu spécifique des femmes noires issues de l’histoire coloniale européenne en Afrique et aux Antilles. Découpé en chapitres thématiques, les vingt-quatre femmes du documentaire font entendre les différentes formes de racisme et de discrimination liées à leur statut de « femmes » et de « noires ». Interrogeant le privilège blanc, le film d’Amandine Guay accumule et organise les récits de ces femmes qui ne parviennent jamais à être invisibles et à qui on demande encore et encore « d’où venez-vous » et qu’on complimente sur leur maitrise du français. Si on préfère le rythme et le dynamisme de la série web Strolling de Cecile Emeke, dans laquelle la caméra suit les protagonistes dans leur déplacement et où les histoires de la diaspora noire européenne de l’Italie à l’Angleterre sont racontées sur un fond de rap, on doit reconnaitre que les deux projets s’interconnectent sur de nombreux enjeux. Ouvrir la voix, bien que plus statique, fouille en profondeur une réalité précise, celle des femmes noires en France, tandis que Strolling trace un portrait plus global, celui des personnes noires en Europe. Film nécessaire qui aborde de front la question trop souvent niée du racisme en France, Ouvrir la voix permet, par le recoupement des histoires, de montrer que le racisme et le sexisme vécus au quotidien par ces femmes est bel et bien systémique.

Ouvrir la voix – Amandine Guay (Source : Les Inrocks)

Les Rencontres internationales du documentaire avaient lieu du 9 au 19 novembre 2017. Lisez ici le reste de notre couverture.

Article par Soline Asselin.

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