Le maire se meurt

Heureusement que « toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé, des évènements ayant eu lieu, n’est que pure coïncidence ».…
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Heureusement que « toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé, des évènements ayant eu lieu, n’est que pure coïncidence ». Sinon, une bonne partie de la classe politique et entrepreneuriale se serait reconnue dans Sorel Tracy, ce portrait peu flatteur d’une gestion des finances publiques corrompue jusqu’à la moelle.

Mais tout cela n’est bien sûr que pure abstraction, ce n’est que de l’art. Malgré la sensation très forte de déjà-vu et le réalisme recherché, tout cela n’est que fiction. Ce qui veut dire que la vision du monde proposée par cette pièce n’aura que bien peu de valeur aux yeux des parangons du vécu. « Ça n’est pas réellement arrivé », vous diront-ils. Cependant, vous aurez l’intuition qu’une histoire créée de toutes pièces s’approche parfois bien plus de la vérité que la réalité que l’on nous présente. Mais à quoi bon monter un spectacle avec tous les p’tits bouts de corruptions glanés çà et là, à la commission Charbonneau, au fil des révélations fracassantes? Après les enquêtes fouillées, les reportages qui pullulent et les déclarations qui sonnent aussi faux les unes que les autres, à quoi bon en parler en plus au théâtre? Pour restituer toute l’incohérence, souligner l’hypocrisie, pointer du doigt le vide moral des gens qui nous gouvernnent et rire encore un peu de ce qu’ils aiment appeler la démocratie. C’est étrange, parce que même dans ce satyre, où tout est si gros, on n’est même pas encore certains que c’est assez grotesque pour s’approcher de la réalité. Pas de quoi changer le monde ici, tout au plus assez pour réveiller la rage de quelques cyniques et rire un bon coup de se savoir rendu si loin dans l’absurdité.

 

Sorel Tracy (Crédit photo Marie-Claude Hamel)
© Marie-Claude Hamel

Nouvelle création du Théâtre Sans Domicile Fixe (qui réside pourtant au théâtre d’Aujourd’hui), Sorel Tracy, vous l’aurez compris, s’inspire des révélations de corruption-collusion massives des dernières années pour présenter cette course électorale du maire sortant Serge Boivin (talentueux Guillaume Cyr). Grossier personnage, qui « ne sait rien faire d’autre que de la politique et même ça, n’est pas certain de bien le faire », Boivin s’accroche au pouvoir. En compagnie de son vieil ami (Félix Beaulieu Duchesneau) qui s’occupe d’avoir des contacts et de récolter les enveloppes brunes, le maire fait tout sauf s’occuper de sa fonction. Autant dire tout de suite que ces incapables véreux n’auraient jamais tenu aussi longtemps sans le « Cerveau » (excellent Yannick Chapdelaine), ce Machiavel de l’image, professionnel de la communication qui semble ne rien aimer autant que d’échafauder des plans pour conserver le pouvoir le plus longtemps possible, peu importe ce que l’on fait avec. Ces élections vont plutôt mal pour Boivin, les scandales lui collent à la peau. Pour la première fois, il a un adversaire et un journaliste a décidé de s’ouvrir la trappe, malgré les nombreux cadeaux qui lui ont été donnés pour que cela n’arrive pas. Pour pouvoir continuer d’usurper le trône, il n’a d’autre choix que de faire appel à sa secrétaire (Léa Simard), ainsi qu’au « Super Zéro » (hilarant Simon Lacroix), deux facteurs inconnus dans l’équation de la victoire.

Sorel Tracy (Crédit photo Marie-Claude Hamel)
© Marie-Claude Hamel

Soyons honnêtes, il n’est vraiment pas très difficile d’apprécier Sorel Tracy. Pensez à un bon Bye-Bye (cela existe-t-il?), ou encore à un spectacle des Zapartistes qui serait moins décousu. Bien que l’on ne note aucun éclat du côté de la mise en scène de Charles Dauphinais (qui est cependant efficace), le secret de la farce réside dans le texte d’Emmanuel Reichenbach qui marque de bons points du côté de l’humour. Il y aurait certainement eu un peu de place pour une réflexion plus élaborée sur le sujet très riche que constitue la politique municipale, mais on comprend la nécessité du rire après autant de déconvenue collective. Si le travail de son, de lumière, de costume et de décor est bien fait sans se démarquer des autres productions réalistes, c’est au jeu que doit aller toute notre admiration. Sans trop vouloir expliquer les comportements pathologiques qui affectent les hautes sphères, Sorel Tracy a fait le pari de rendre les personnages complètement caricaturaux, sans trop humaniser leur moralité défaillante. C’est réussi et ça fonctionne. À défaut de conscientiser les fautifs (ce qui est peut-être impossible, sauf peut-être en leur mettant les fers aux pieds), on se sera bien marré. Et peut-être que lorsqu’on aura fini de rire, on pourra faire le grand ménage du printemps. Pour de vrai, cette fois-ci.

Sorel Tracy de Emmanuel Reichenbach, présenté au Théâtre d’Aujourd’hui du 12 février au 2 mars 2013. M.E.S. De Charles Dauphinais.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.