Disséquer McDonagh en compagnie de Marc-André Thibault

Entrevue avec Marc-André Thibault   Présentement, la salle intime du théâtre Prospero ressemble davantage à un champ de bataille qu’à…
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Entrevue avec Marc-André Thibault

 

© Thomas Dupont-Buist
© Thomas Dupont-Buist


Présentement, la salle intime du théâtre Prospero ressemble davantage à un champ de bataille qu’à un lieu de spectacle. C’est que les artisans du spectacle L’Ouest solitaire ont la main à la pâte en cette dernière semaine précédant la première. Le sprint final des enchaînements, les détails de dernière minute à régler avant le jour J, comme m’en fait part Marc-André Thibault, le fondateur du théâtre Bistouri qui tiendra le rôle de l’un des deux frères dans cette pièce aux accents sombres de l’irlandais Martin McDonagh.

Les cheveux longs et la barbe hirsute (« seulement pour la pièce », me précise-t-il) Marc-André Thibault n’a pas l’air trop angoissé par le peu de temps qui le sépare du grand jour. Il m’entraîne vers le sous-sol du Prospero où nous disposons d’une bonne demi-heure pour discuter de cette nouvelle production, de lui, mais aussi de bien d’autres choses. Assis côtes à côtes à la place où se tiennent normalement les spectateurs, la discussion débute.

« Les protagonistes principaux sont deux frères qui viennent de perdre leur père. Il y a donc ce deuil qui n’en est pas vraiment un, puisque l’on découvre assez rapidement que ces deux frères sont probablement impliqués dans cette mort. Ils passent leur temps à se chicaner pour des niaiseries, essaient toujours de faire chier l’autre encore un peu plus. Il y a donc escalade. »

D’accord Marc-André, mais alors, on est dans une espèce de duel en huis clôt? À part Lucien Abbondanza-Bergeron et toi qui jouez les frères, il me semblait pourtant bien avoir vu deux autres noms dans la distribution. Pas si vite Monsieur le critique, ça vient.

« Autour d’eux gravite le curé du village (Frédéric-Antoine Guimond) qui fait ce qu’il peut pour aider ses paroissiens, mais qui est lui-même aux prises avec un problème d’alcool. Le dernier personnage, c’est Girleen qui est une femme très dure en apparence, qui fait de la contrebande d’alcool, mais qui est peut-être la plus fragile. »

Voilà, la distribution et le portrait sont complets. Assez sombre, n’est-ce pas? Du McDonagh tout craché comme on en avait vu en 2009 à La Licorne dans le Pillowman. Mais alors, Marc-André, on peut dire que cette pièce s’apparente plus au côté dévastateur du bistouri qu’à son côté réparateur? Pas tout à fait, ne tournons pas les coins ronds!

« Les deux fonctions du bistouri sont présentes dans cette pièce. Ces êtres humains sont capables autant du meilleur que du pire. Ils sont naïfs, fragiles et présentent de grosses lacunes. Ils perçoivent tout au premier degré. C’est forcément en lien avec l’endroit reclu qu’ils habitent, le village de Leenane qui comporte deux rues, au fin fond de l’Irlande. Le peu d’éducation qu’ils ont reçue, la place dominante de la religion dans leur vie, comme il y a environ 50 ans au Québec. Ce que j’aime au théâtre, c’est lorsque l’on voit tous les niveaux de gris. Pas seulement du blanc et du noir. »

La présence de la religion, la région parfois laissée pour compte. Ça fait penser au Québec tout ça. L’Irlande serait-elle à ce point semblable au Québec? Pourrions-nous y transposer l’action de cette pièce sans trop la dénaturer?

« C’est drôle que tu dises ça, parce que j’ai justement été faire un voyage de recherche en Irlande et il est vrai que les ressemblances entre ces deux cultures sont frappantes! Je crois bien, d’ailleurs, que des gens travaillent sur une thèse du genre. En Irlande comme au Québec, il y a ce souci d’indépendance, la rivalité sportive, l’importance de préserver sa langue. Même la musique traditionnelle est très semblable à cause du grand bassin de population ayant des racines irlandaises au Québec. Alors oui, tout ça pourrait très bien se passer ici! »

La version francophone de L’Ouest solitaire qui sera jouée au Théâtre Prospero est une traduction de Fanny Britt. Le texte original se prêtait très bien à une traduction québécoise puisqu’il regorge d’argots de comté qui se traduisent très bien dans la langue de par chez nous, également riche en expressions croustillantes. Pour ce qui est de la mise en scène, cette fois-ci elle n’incombera pas à Marc-André Thibault comme c’était le cas en 2011 dans Tranchées. C’est plutôt Sébastien Gauthier qui prendra la barre. Ça ne t’intéresse plus la mise en scène Marc-André?

« Je suis d’abord et avant tout comédien. Pour Tranchées, j’avais une idée précise du spectacle et mon rôle avait une moins grosse partition. Comme j’avais déjà vu L’Ouest solitaire, que j’en avais joué des scènes dans mon audition du Quat’sous, j’avais peur de répéter ce que j’avais vu et déjà fait. Il fallait donc quelqu’un capable d’amener un nouveau regard. Je voulais un bon directeur d’acteur qui n’allait pas dénaturer le texte de McDonagh. Sébastien Gauthier correspondait parfaitement à ces critères. Ça devait être assez simple, pas besoin d’avoir de lac apparaissant sur scène, par exemple. Je dis souvent qu’avec McDonagh, 70% du travail est fait, il ne reste qu’à dire le texte le plus simplement possible! »

J’en déduis que Marc-André Thibault et Sébastien Gauthier sont des hommes de théâtre très près des textes qu’ils montent. Conclusion intéressante puisque de réputation, le théâtre québécois n’accorde pas la même importance aux mots que d’autres théâtres, comme celui des cousins Français, par exemple. Ce n’est toutefois pas si étonnant lorsque l’on comprend quel genre d’artiste est Marc-André. En plus de toucher à la mise en scène et de se consacrer au jeu, il prend aussi plaisir à écrire sa propre vision du monde.

« J’écris principalement des textes reflétant le mandat de notre compagnie qui consiste à scruter l’âme humaine. Ça peut prendre la forme de textes absurdes ou de comédies dramatiques. Je fais également de la traduction. Lors de mon voyage en Irlande, j’ai travaillé à une traduction d’un autre texte de Martin McDonagh, A Skull in Connemara. Pour moi le texte est central, pour avoir envie de le jouer, il doit venir me chercher jusque dans les tripes. »

En attendant de voir un texte de Marc-André Thibault monté, je me demande ce que ça lit en hiver un acteur-metteur-en-scène-dramaturge. Quel est ton rapport avec la lecture Marc-André?

« Quand je me retrouve devant une bibliothèque, je me sens mal, j’aimerais tout lire! Je lis beaucoup de théâtre, mais aussi des romans. Ça va un peu dans tous les sens, j’aime autant Patrick Sénécal que Stephen King, mais ça passe aussi par Émile Zola ou David Mamet! »

Un littéraire dans le monde du théâtre ou un homme de théâtre dans celui de la littérature? Peu importe. Les chapeaux se mélangent pour laisser place à un artiste complet qui ne se restreint pas à un seul champ d’action. Mais une autre idée traverse déjà ma tête, Marc-André a été formé au Conservatoire de Québec, qu’est-ce qui a bien pu lui faire quitter la capitale pour venir jouer dans la métropole?

« En fait, je viens de Montréal. Comme le processus d’audition pour entrer dans les écoles de théâtre est plutôt périlleux, j’ai opté pour celle qui me ressemblait le plus. Le Conservatoire est très près de la création. Mais une fois ma formation complétée, rien ne m’attendait vraiment à Québec. Nos professeurs nous répétaient souvent que pour réussir, il valait mieux créer son propre travail. Je les ai écoutés et avec une belle équipe, j’ai décidé de partir ma compagnie, le Théâtre Bistouri! »

Décidément, j’ai de la chance. Depuis longtemps, je veux voir de quoi a l’air le théâtre qui se fait dans la Vieille Ville. À défaut d’y être parvenu pour le moment, Marc-André peut m’en dresser le portrait et même comparer ces deux mondes entre eux. Oh, j’ai oublié de vous dire qu’en plus de tout le reste, Marc-André a aussi été critique de théâtre pendant un an sur les ondes de CHOQ.FM. Alors, Marc-André, les planètes théâtre de Montréal et Québec, ça se ressemble ou pas?

« C’est très bon aux deux endroits, mais c’est certain que c’est très différent. À Québec, il y a quatre salles alors qu’à Montréal tu peux voir un spectacle différent tous les soirs. Malgré la qualité de ce qui se fait à Québec, il y a moins de possibilité d’exploration. On voit moins de théâtre chanté, dansé, etc. »

Aussi bon, donc, mais moins de diversité et d’effervescence. Mais ne nous égarons pas, nous parlions de L’Ouest solitaire, pièce écrite par Martin McDonagh. Pour avoir vu le Pillowman, je sais déjà l’univers de cet auteur très sombre. Un vague parfum de totalitarisme, âcre et pestilentiel, planait sur l’ensemble de cette pièce d’anticipation. Mais lorsque je demande à Marc-André si L’Ouest solitaire ressemble au Pillowman, il me détrompe tout de suite en m’expliquant que le Pillowman est une œuvre à part dans le registre de McDonagh.

« L’Ouest solitaire est très près de la réalité, il y a quelque chose là-dedans de cinématographique ou de télévisuel, à la limite. En surface, il y a l’humour noir, omniprésent. Tu te dis souvent « ça n’a pas d’allure de rire de ça », mais tu ne peux pas t’en empêcher. En dessous de ça, il y a quelque chose de beaucoup plus profond, sombre, incisif. »

Et c’est là que je me rends compte qu’après tous les sujets que nous avons abordés, nous n’avons toujours pas parlé du personnage de Marc-André. Ça pourrait vous intéresser, j’imagine.

« Avec Sébastien Gauthier, on a décidé de partir de moi pour construire le personnage par-dessus en ajoutant des couches. On ne voulait pas le plaquer. Mon personnage est quelqu’un de très avare et baveux même si sa naïveté amène inévitablement une forme d’innocence, malgré tout ce qu’il a fait. Il est capable de faire du chantage devant la cervelle de son père qui coule à côté de lui. Cette rage et cette haine, on a eu du plaisir à l’exploiter ensemble, Lucien Abbondanza-Bergeron et moi. Ces deux frères s’entre-déchirent, ils savent ce qui va piquer l’autre. Mais tout cela est fait sur un fond inexprimable d’amour. Ça fait quand même 25 ans qu’ils vivent ensemble, il y a quelque chose qui les lie. »

En terminant, je regarde Marc-André et je lui pose une question plus ou moins sérieuse, mais d’autant plus intéressante. Martin McDonagh a déjà prétendu, dans une entrevue, « être mille fois meilleur que cet enculé de Shakespeare ». Une arrogance qui a de quoi surprendre. Et toi Marc-André, tu en dis quoi, McDonagh ou Shakespeare? Il part d’un grand rire avant de me répondre:

« Chacun a son style et est un génie. McDonagh a ce type d’humour, il est arrogant. Il a cette rage qui bouillonne qui l’aide à créer. Et puis, Shakespeare, ça ne vieillit pas, contrairement à d’autres dramaturges. Les deux sont géniaux. »

Martin McDonagh, génie enculeur? Peut-être. Mais encore une fois, ne nous égarons pas, commençons par aller voir L’Ouest solitaire, on verra pour les conclusions douteuses un peu plus tard.

  • *

L’Ouest solitaire de Martin McDonagh, présenté à la salle intime du Prospero du 22 janvier au 9 février. M.E.S. Sébastien Gauthier.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.