Lors de l’ouverture officielle du Salon du livre de Montréal, l’Artichaut a eu l’occasion de rencontrer Gilda Routy, éditrice et présidente de l’organisation. Avec gentillesse et dévouement, la directrice d’édition et commercialisation a bien voulu nous accorder une entrevue.
Artichaut: Nous venons, en tant qu’étudiants, d’un milieu indépendant où fourmille une foule de petits projets. Par exemple, nous avons bien aimé la section représentée par Diffusion Dimedia. Force est d’admettre pourtant que ces maisons ne vivent pas sur de gros budgets. Croyez vous que le marché du livre est porté à se saturer, ou à se fragmenter?
Gilda Routy: Votre question est: est-ce que je pense qu’il y a trop de livres?
(Rires)
Je ne dirai jamais qu’il y en a trop. Au deuxième degré, votre question demande: est-ce qu’il y autant de lecteurs que par le passé? Il y a une offre importante au Québec, mais c’est là sa richesse. C’est aussi de permettre à toutes les voix de se faire entendre. Vous savez, il y a dix ans, on tirait la poésie à mille exemplaires, aujourd’hui, c’est cinq cent exemplaires et ce n’est pas à cause de cette baisse qu’il ne faut pas publier de poésie. À mon sens, il n’y aura jamais assez de livres différents. Pour la culture québécoise, cela dit la richesse de notre pensée. La question du lecteur, par contre, est pour moi une inquiétude. Il y a plein de jeunes lecteurs qui lisent à l’école, à la la bibliothèque et à travers d’autres activités qui les passionnent. Sauf que toutes les études de sociologie pointent qu’entre vingt-cinq et trente-cinq ans, il y a une sorte de rupture dans la lecture.
A: Comme si les lecteurs ne passaient pas à maturité?
G.R.: Oui, ou alors ils en ont ras-le-bol d’avoir lu des bouquins pour leurs études, ou encore ils sont pris dans la vie familiale et ils n’ont plus le temps de lire, mais le bonheur, c’est que, quand ils ont des enfants, ils achètent des livres pour leurs enfants et reviennent à la lecture à travers cet échange. C’est un peu comme s’ils sentaient que le livre est important pour l’éducation de leurs enfants. On voit bien, les grands lecteurs lisaient autrefois dix-huit livres par année, aujourd’hui, c’est quinze. On lit beaucoup, grâce à internet, on écrit même plus qu’avant, mais cette utilisation ne concerne pas forcément les livres. Cela questionne beaucoup les éditeurs. Par exemple, on se demande si on ne peut pas éditer des livres plus courts? Il faut continuer de publier des livres qui demandent beaucoup d’énergie au lecteur, mais s’adapter en même temps à la demande en variant les propositions d’édition.

A.: Dans cent ans, y aura-t-il encore un salon du livre à Montréal?
G.R.: Moi je pense que oui. Peut-être que ça ne prendra pas la même forme, mais je crois qu’il y aura toujours des livres et toujours des gens ayant le désir de rencontrer les auteurs. Quand vous avez beaucoup aimé un livre… Moi je rêve de rencontrer son auteur! Je suis sûre qu’il y aura toujours des évènements autour de ces moments de rencontre, entre un auteur et un lecteur.
A.: Peut-être que dans cent ans, les auteurs, de leur propre initiative, vont vouloir rencontrer le rectorat…
G.R.: Oui, mais un auteur, c’est avant tout quelqu’un qui travaille seul, dans un espace clos et qui n’aime pas toujours les relations à l’autre. Ces évènements-là facilitent le contact. Dans la rencontre interpersonnelle, il y a des choses très fortes qui se vivent entre un auteur et son public.
A.: Question un peu plus didactique. Isabelle Daunais, professeure de littérature française à l’Univesité McGill, a écrit un essai nommé Le roman sans aventure, où elle explique qu’au Québec, on n’a pas encore de grands récits unificateurs à cause de l’immaturité de notre Histoire. Croyez-vous que la littérature québécoise soit en repli sur elle-même et favorise un discours intimiste?
G.R.: C’est assez vrai qu’au Québec, les auteurs parlent beaucoup d’eux-mêmes. Ils parlent de l’Histoire, du pays, des villes. C’est à travers ça qu’on se construit. Ce n’est pas un défaut, parce qu’à travers ces textes-là, en tant qu’Européenne, ça me permet de comprendre encore mieux le Québec. À travers ces histoires de vies, ces introspections, on a un milieu, une ville, des relations.
A.: Une rencontre authentique?
G.R.: Tout à fait. Pour quelqu’un de l’extérieur, c’est une expérience riche.
A.: Tantôt, nous sommes passés devant un kiosque surprenant. Le même homme y avait écrit tous les livres du stand. Sans vouloir tomber dans la critique, que pensez vous du fait que le Salon du livre héberge de la littérature spirituelle, qualifiée de New-age?
G.R.: D’abord, c’est le Salon du livre de Montréal et le livre, c’est la pluralité, la diversité. Tant que les auteurs et les éditeurs n’ont pas de langage haineux, c’est important qu’ils aient leur place. Pour que des livres aient leur place ici, il faut qu’ils soient disponibles en librairie. Il y a des livres de sexe, il y a des livres de cuisine et, finalement, il y a des livres de spiritualité. L’organisation ne juge pas la qualité des livres.
A.: En ne jugeant pas sur les contenus?
G.R.: Pas du tout. L’important, c’est qu’un éditeur qui a pignon sur rue, dont les livres sont vendus en librairie, a le droit, s’il paye son espace, de venir au Salon du livre de Montréal.
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Le Salon du livre de Montréal se tenait à la place Bonaventure du 18 au 23 novembre 2015.
Article par Damien Blass-Bouchard.