Le théâtre du platonisme

Avait lieu il y a deux semaines une soirée de lancement chez Le Quartanier. La maison d’édition présentait ses huit…
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Avait lieu il y a deux semaines une soirée de lancement chez Le Quartanier. La maison d’édition présentait ses huit nouveaux titres dont De très loin de Franz Schürch. L’auteur, qui signe sa première œuvre de fiction, nous entraîne dans un récit étrange. Deux hommes, Celui qui s’inquiète et Celui qui disparaît, discutent sur un banc. Pour s’aider à comprendre le monde et la vie, ils se racontent des histoires dans la même lignée qu’une dialectique socratique.

Nous sommes habitués avec Le Quartanier à des histoires anecdotiques, des joutes de style contemporaines, des emprunts littéraires appartenant aux genres les plus excentriques et avant-gardistes de l’histoire. De très loin est un autre exemple de cette mixité. S’appropriant la forme d’une pièce de théâtre (nom des personnages suivi plus bas par leur réplique), Franz Schürch s’interroge sur notre condamnation à l’insatisfaction sur la Terre. Clairsemé de petits poèmes, le récit est une argumentation entre Celui qui s’inquiète et Celui qui disparaît.

En cela, le livre rappelle la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett. Deux hommes qui se parlent inlassablement comme la valse d’un éternel discours, dans l’attente d’un catalyseur qui n’arrivera jamais. À la différence des clochards Vladimir et Estragon, Celui qui s’inquiète et Celui qui disparaît se donnent eux-mêmes rendez-vous sur le même banc de parc et observe le quotidien qui se déroule devant eux en débattant sur des sujets qui ne méritent pas de réponses. Leurs réflexions platoniques prennent naissance dans des petites histoires qu’ils se racontent et qui rappellent des paraboles.

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Malgré une forme qui surprend, le récit laisse de glace. Les personnages sont froids et manque de profondeur. Le lecteur assiste à un cirque sans maître de cérémonie et les acrobates tournent en rond. Les histoires en aparté rajoutent néanmoins une dimension un peu plus substantielle, même si elles n’arrivent pas tout à fait à tenir le lecteur en haleine. Elles s’enchainent comme des numéros de cabaret, avec des personnages qui se définissent par leur statut social. Par contre, le sentiment de malaise vécu en lisant ces intermèdes est intéressant. On ne saurait expliquer cet état teinté d’appréhension et de doute qui est suscité à leur lecture. À la fois mystiques et rationnelles, elles font preuve de beaucoup de mystère et la charge onirique qui s’en dégage est indéniable. L’épisode dans un restaurant où un homme s’offre avec tout l’argent qu’il possède un repas hallucinant est particulier et est un des moments forts du roman. Il décortique chaque bouchée avec la passion d’un épicurien à l’obsession pathologique. Cet extrait nous empreigne d’une tout autre atmosphère et vient rompre le monochrome du livre.

Alors que l’on pourrait penser le roman condamner à un platonisme, miroir de la discussion des personnages, la conclusion sauve l’honneur de De très loin.

Je ne suis pas l’homme indifférent
Je ne suis pas l’homme incapable
Je ne suis pas l’homme sans nom

Ce court poème éveille la conscience du lecteur, comme si ce dernier sortait d’un rêve lynchien. Le rideau se lève laissant s’évader tous les questionnements prisonniers de nos encéphales pour de minces éclaircissements. C’est donc ça la vie au bout du compte! Vivre des choses sans jamais les ressentir vraiment. Être témoin de son passage sur terre sans y prendre réellement part. Ainsi Franz Schürch termine-t-il le dernier acte de sa mascarade; en un subtil élan pour une révolution qui nous ferait tendre vers le mieux-vivre.

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De très loin, Franz Schürch, Montréal, Le Quartanier, 2013, 206 pages.

Article par Ariane Thibault-Vanasse – L’hiver est sa page blanche / L’encre sèche, repaire tranquille / Ne tuera pas l’écrivaine.

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