Le lundi 29 octobre dernier, je me suis déplacé vers le Ciné-club LaBanque, au 6751-A sur la rue Saint-Laurent, dans la Petite Italie, pour me joindre à la réunion hebdomadaire d’un groupe particulier de cinéphiles. Depuis près de quatre ans, Serge Abiaad et Emmanuel Sévigny ont projeté plus de 200 longs-métrages, et tout autant de courts-métrages, auprès d’un public varié, diversifié et toujours fidèle.
Le soir en question, nous assistions à une projection du long-métrage The Unbearable Lightness of Being, de Philip Kaufman. Je me suis tout de suite senti choyé de participer à un tel rituel regroupant les amateurs de cinéma autour de la notion de plaisir, et qui favorise la réception du septième art dans une salle très bien équipée. La qualité du son, de l’image, l’ambiance décontractée de l’assistance: voilà une bonne façon de redécouvrir cette oeuvre de Milan Kundera, qu’à défaut d’avoir lu, je n’avais jamais visionnée.
On sent, à parler avec les fondateurs du projet, que le cinéma est pour eux une passion qu’il faut véhiculer aux gens. Serge Abiaad a été critique et collaborateur aux revues 24 images et Hors Champ, et est présentement professeur de cinéma au cégep Édouard-Montpetit, tout en étant distributeur à La Distributrice de films. Au Ciné-club, il s’occupe de la programmation, de l’animation et de l’invitation des cinéastes. Pour sa part, Emmanuel Sévigny est un artiste visuel qui a mis sur pied la boîte de production Playmind. De par son métier, il travaille en scénographie numérique. Il est aussi le maître des lieux et se charge de la logistique de la soirée.
Cette idée du Ciné-club, c’est justement de faire connaître aux autres les chef-d’oeuvres, les projets inusités ou méconnus de cette culture, tout en permettant au public d’échanger ses impressions sur ce qu’il a vu ou ce qu’il pense du médium. Créer des liens entre les gens et les films est aussi un moyen pour les organisateurs de déployer leur impressionnante collection cinématographique. Si l’entrée est gratuite, une contribution volontaire est suggérée à l’entrée, sans qu’il en soit fait grand cas. La présence d’un sympathique bar sur les lieux contribue à créer un essentiel contexte de partage sur l’expérience collective, entre spectateurs investis.
Entre cinéastes et cinéphiles
Cette fois, à cause de la longueur du film (presque trois heures), l’évènement a quelque peu modifié son programme. D’habitude, un court-métrage précède la pièce de résistance. L’idée est de favoriser les créations locales dans une thématique de rencontre. En effet, le club a souvent invité les artisans à venir parler au public, afin de partager avec le spectateur leur démarche. C’est avec plaisir que cinéastes, acteurs et producteurs sont venus échanger avec leur public sur la nature de leur travail. Plusieurs réalisateurs sont d’ailleurs passés au Ciné-club, séduits à l’idée d’avoir carte blanche sur la programmation.
C’est le cas entre autres de Denis Côté (Curling, Les états nordiques, Nos vies privées) qui en a profité pour faire connaître son goût recherché pour la mise en scène réaliste, les climats sociaux étranges et la catharsis. Des figures montantes du cinéma québécois, comme Maxime Giroux (<a href= »https://artichautmag.com/lombre-et-la-lumiere-felix-et-meira-de-maxime-giroux/ »_blank »>Félix et Meira, prix du meilleur film canadien au festival international du film de Toronto) et Myriam Verrault (À l’ouest de Pluton), réalisatrice de court-métrages explorant le personnage urbain sous toutes ses formes de témoignage, ont aussi pris part à ces soirées. On retrouve également des cinéastes peut-être moins connus, mais dont les films courent les festivals, comme Olivier Godin, Felix Dufour-Laperrière, Samer Najari, Kaveh Nabatian et Monia Chokri. Le regroupement du club compte ainsi à son actif nombre de contacts importants, et c’est à ce titre une opportunité séduisante pour les cinéastes d’ici de faire découvrir leurs idées sur la création à un public en constant renouvellement.
Le 7e art, lieu d’échange
Serge et Emmanuel croient qu’aucun sujet n’est intraitable au grand écran. Le thème le plus abscons peut produire un grand chef-d’oeuvre, alors que l’idée la plus simple peut générer des scènes touchant au sublime. À cet effet, le cinéma semble pour eux une réalité à laquelle le spectateur est convié en tant qu’interprète. Se référant à Andrei Tarkovsky, porte-égide du cinéma de l’ère soviétique, la sensation du temps est, en elle-même, ce qui donne au spectateur la possibilité de recevoir le message, de véritablement lui donner forme. «Sculpting in time» disait-il.
La projection était d’ailleurs différente de ce que j’avais connu avant. On se rend compte assez vite que ce qui forme le public du Ciné-club, ce n’est pas le zèle, mais la curiosité. Cette qualité a permis au regroupement d’évoluer au cours des années, accomplissant une lente métamorphose en réaction aux enjeux du moment, que ce soit dans la réalité politique aussi bien que sociale. Pendant le printemps érable, les soirées pouvaient être modifiées pour accueillir les courts-métrages d’étudiants désireux de montrer au public des créations courtes, souvent réalisées en près de 24 heures, et qui agissaient à titre de jauge, d’expression forte et spontanée des temps présents.
C’est aussi cette sensibilité pour le momentum qui a permis aux fondateurs de présenter les archives du célèbre Chris Marker (<a href= »https://www.youtube.com/watch?v=yqMEc0oe4yc »_blank »>La Jetée), qui a suivi avec sa caméra le mouvement étudiant de mai 68 et les nombreuses grèves ouvrières qui en ont résulté. À les entendre, le temps des grèves de 2012 a polarisé l’utilisation du cinéma pour engendrer le foisonnement culturel, le questionnement, mais surtout, la discussion entre gens de sensibilité et d’horizons différents à l’engouement commun pour la cause.
Au fil des années, le Ciné-club LaBanque a appris à bien connaître son spectateur en lui proposant une manière originale de voir un film. «Il faut diversifier l’expérience, pas le film», dit Serge Abiaad. Depuis que j’y suis allé, je sais que j’y retournerai encore pour redécouvrir le cinéma lui-même en tant qu’expérience. Le film auquel j’ai assisté m’a d’ailleurs permis une relecture du roman de Kundera, et c’est pourquoi j’ai senti que l’acte d’interprétation que nous étions en train d’accomplir était loin d’être un divertissement passif.
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Le Ciné-club LaBanque, au 6751-A rue Saint-Laurent, présente chaque lundi (ou presque) des projections gratuites. Pour connaître l’horaire et le contenu des évènements, vous pouvez communiquer avec les organisateurs pour être membre de leur groupe privé via Facebook.
Article par Damien Blass-Bouchard.

