Quelques effigies à la question. Ganesh Versus the Third Reich de Bruce Gladwin

Oser est le verbe directeur de la nouvelle création du Back to Back Theatre, compagnie australienne qui présente au Festival…
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Oser est le verbe directeur de la nouvelle création du Back to Back Theatre, compagnie australienne qui présente au Festival TransAmériques son Ganesh Versus the Third Reich. Oser le défi de la représentation, oser confronter les symboles de la religion hindoue et l’épisode-limite de la barbarie nazie, oser enfin livrer en pâture au spectateur le corps trouble de la mise en scène et ses rapports de domination.

Nombreuses sont les effigies qui traversent l’espace. Il y a par exemple celles de la mythologie indienne, ces divinités issues d’un océan immuable de lait, mais qui ici se mêlent d’Histoire et de temps. Ganesh le dieu à tête d’éléphant, gardien des sages et briseur des obstacles, se voit confier la mission d’empêcher son géniteur Shiva d’engloutir l’univers dans sa colère destructrice. Les raisons de son ire ? Hitler et ses sbires ont corrompu la svastika pour en faire le sigle de la suprême horreur du XXe siècle, la croix gammée nazie. Ganesh se met donc en route vers l’Allemagne et le bunker du Führer afin de récupérer le symbole créateur. Ce premier arc narratif offre à la scénographique moult occasions de déployer son inventivité esthétique avec un système de grandes toiles cirées servant un jeu d’ombres et de projections stupéfiant. Esthétique qui, il est important de le souligner, va plus loin que la seule impression de beauté visuelle pour distiller un évanescent sentiment d’inquiétude.

Ganesh Versus the Third Reich (Crédit photo Jeff Busby)
Ganesh Versus the Third Reich (Crédit photo Jeff Busby)

En deuxième lecture viennent les nombreux moments d’échange, de réflexion, d’indignation aussi, entre les hommes de la troupe, qui entrecoupent l’histoire proprement dite et font tout le sel de cette pièce. Bâti sur une réflexion de près de trois ans, Ganesh Versus the Third Reich est une œuvre à plusieurs voix. Les comédiens du Back to Back Theatre, atteints de déficience mentale ou génétique, et leur directeur Bruce Gladwin ont en effet choisi cet aspect collaboratif afin de livrer un théâtre à double facette, narratif et réflexif. Les ressorts du montage sont ainsi livrés aux yeux de la salle, n’occultant ni les hésitations ni les contradictions qui s’ajouteront finalement au script. Se figent alors les rôles de chacun, et les rapports attendus entre les figures du metteur en scène et des acteurs se cristallisent, jusqu’au point de rupture : un conflit éclate à l’occasion de la remise en cause du pouvoir de l’un sur les autres, sa domination compatissante enfin éclairée, ou plutôt, questionnée au grand jour.

Ganesh Versus the Third Reich (Crédit photo Jeff Busby)
Ganesh Versus the Third Reich (Crédit photo Jeff Busby)

L’improvisation qui semble présider au jeu de la troupe est en fin de compte trompeuse puisque retravaillée continuellement, mais l’intensité de la dramaturgie n’en pâtit en rien. Et le lot de questions qu’elle charrie est loin d’être tari. Pour exemple, nous évoquerons les traits familiers de la victime, qu’ils empruntent ceux d’un Juif incarcéré dans les camps de concentration ou de l’acteur dont on discute la capacité à saisir les tenants et les aboutissants du contenu de la pièce qu’il joue, la friable frontière entre fiction et réalité, et donc à subir la manipulation, consciente ou non, de son metteur en scène. Tabou de l’indicible, qu’il jaillisse du limon d’Auschwitz sur les invocations de Theodor Adorno, ou du substrat d’un enjeu social et artistique toujours d’actualité: celui de mettre en scène le handicap. L’énigme de la représentation sort riche de nouvelles réflexions, à l’issue d’un spectacle où l’on passe du rire au trouble en permanence. Point culminant du malaise, qui laissera plus d’un songeur à sa sortie: le spectateur, finalement apostrophé, n’est-il pas un voyeur venu assister à un show de freaks, partagé entre pitié et curiosité ? Ce dernier retournement signe ainsi la grande richesse du propos de la compagnie établie près de Melbourne, richesse qui est peut-être son seul vrai défaut puisque l’amplitude des thèmes abordés demeure difficile à embrasser. Qu’importe: l’épaisseur du mystère de la légitimité à incarner sur les planches des sujets sensibles est un inconfort, pour une fois, des plus plaisants.


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Ganesh Versus the Third Reich, une création de Back to Back Theatre, présenté dans le cadre du Festival TransAmériques du 30 mai au 2 juin à L’Usine C. M.E.S. de Bruce Gladwin.

Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».

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