Écoutez-moi, bande de caves. Tranche-cul de Jean-Philippe Baril-Guérard

L’art de débattre, beaucoup le font mais peu savent s’y prendre. Alors que tous et chacun s’approprient une tribune personnelle…
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L’art de débattre, beaucoup le font mais peu savent s’y prendre. Alors que tous et chacun s’approprient une tribune personnelle pour étaler leur point de vue sur tout et rien, les médias officiels embarquent aussi dans le jeu en privilégiant de plus en plus les éditoriaux, ces rubriques d’opinions qui font beaucoup de bruit. Après tout, si tous les êtres humains sont égaux, tous ont le droit de s’exprimer. Et s’ils sont égaux et qu’ils ont tous le droit de s’exprimer alors il en va de soi que leurs opinions se valent. Vous n’êtes pas d’accord avec ce que je viens de dire? Eh bien, je n’ai qu’à vous répondre, d’un ton convaincu et un brin condescendant, qu’il est ici question de liberté d’expression.

Crédits photographiques: Hugo B. Lefort
Crédits photographiques: Hugo B. Lefort

Malheureusement pour moi, mon argumentation ne cloue pas le bec de l’auteur et comédien Jean-Philippe Baril-Guérard. Avec sa pièce Tranche-cul, présentée à Espace Libre, il remet en doute l’idée qu’au nom de la sacro-sainte liberté d’expression, toutes les prises de parole publiques se valent et méritent d’être entendues. Avec sa plume incisive que l’on connait bien, entre autres par Baiseries et le recueil de contes urbains Ménageries, le jeune auteur prolifique nous rappelle aussi que l’égalité est une utopie. Les dominants de ce monde ont besoin de la présence des dominés pour exister. Si certains déplorent le pessimisme de cette vision de la vie, d’autres reconnaissent plutôt la très franche lucidité qui en émane.

Tranche-cul présente une multitude de personnages caricaturés par la violence verbale qu’ils diffusent. On rit car on sait bien qu’il s’agit d’un miroir grossissant, mais le rire est jaune car la réalité n’est pas loin. Tous ceux qui naviguent régulièrement sur le web le savent très bien. Une panoplie de sujets sérieux est abordée: rupture amoureuse, maladie mentale et racisme, pour ne nommer que ceux-là. Tous les discours sont élaborés avec les mêmes ingrédients: condescendance, détournement, invectives, sophismes et hypocrisie sont au menu.

Crédits photographiques: Hugo B. Lefort
Crédits photographiques: Hugo B. Lefort

La salle à géométrie variable d’Espace Libre, brillamment modulée par le metteur en scène, Baril-Guérard lui-même, et la scénographe Marie-Pier Fortier, est sans aucun doute le lieu idéal pour cette pièce. Les gradins sont séparés en deux par une allée semblable à un catwalk. Ainsi, la moitié du public fait face à l’autre, ce qui positionne celui-ci en position de confrontation. Le fait que les comédiens soient assis parmi le public place tous les individus présents dans le même panier, relativement égaux. En se levant chacun leur tour pour prendre la parole, les comédiens nous déversent leur logorrhée tout en regardant de haut la personne à qui ils s’adressent. Il s’agit, la plupart du temps, de la pauvre placière prise comme bouc-émissaire. Assise en bas des gradins et trainant dans l’allée, qui se fait écorcher vive par les «sages paroles» de ces «monsieur et madame tout le monde». Tout est organisé de façon à ce qu’on observe une fois de plus à quel point les humains cherchent, volontairement ou non, à dominer l’autre.

Les performances de la quinzaine de comédiens ne laissent pas à désirer. Par leur fougue et leur investissement émotionnel – ça ne doit pas être évident de déverser des propos violents auxquels on n’adhère pas nécessairement -, ils font honneur à la très franche plume de Baril-Guérard.

Pierre-Yves Cardinal__photo Hugo B Lefort

À l’heure où le mépris envers les intellectuels est avéré, où le tact et la réflexion préalable à tout acte de parole sont délaissés au profit de l’épanouissement excessif de l’ego, la pièce Tranche-cul est criante d’actualité. Elle démontre que les paroles violentes qu’on considère comme étant anodines sont loin de l’être; que l’être humain est un animal qui se croit plus grand que nature et que le règne de l’hypocrisie des «bonnes personnes» en est à son apogée.

Vous aurez compris qu’on ne sort pas de cette aventure théâtrale en pleine forme et tout souriant. C’est peut-être parce que Tranche-cul nous force à réfléchir sur nous-mêmes et qu’une fois qu’on commence à faire cela, le doute se met à germer au creux de notre cerveau. C’est un effet assez désagréable, voire même déboussolant, mais n’est-ce pas une preuve que Jean-Philippe Baril-Guérard vise juste? Il reste néanmoins à espérer que la voix de ce jeune auteur de 26 ans franchira ce mur invisible qui cloisonne le milieu artistique souvent déjà conquis et trouvera même un écho au sein de différentes sphères sociales.

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Tranche-cul, texte et mise en scène de Jean-Philippe Baril-Guérard, présenté à l’Espace Libre du 4 au 20 décembre 2014.

Article par Elizabeth Adel. D’où vient cette passion brûlante pour les arts de la scène qui ne s’est jamais éteinte? Ayant grandie loin de toute forme d’art, Élizabeth n’en sait rien. Elle a cependant la certitude qu’elle pense trop et qu’elle aime la vie dans tout ce qu’elle a de compliqué. La piste est peut-être là. Pour toutes questions, commentaires ou plaintes au sujet des textes qu’elle publie ici, n’hésitez surtout pas à la contacter. Élizabeth adore converser et elle serait heureuse d’entendre vos opinions.

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