Le trio musical The Tiger Lillies fait son show, alliant musique et théâtre, depuis 25 ans déjà. À partir de textes issus de la littérature et du théâtre, ils composent une panoplie de chansons ajoutant un aspect glauque à ces classiques. Pour Hamlet, présenté du 12 au 18 novembre à la Cinquième salle de la Place des Arts, le groupe a créé des mélodies à la fois envoutantes et effrayantes où se mêlent scie musicale (Adrian Stout), percussions (Mike Pickering) et une voix lyrique (Martyn Jacques) traitée à la manière d’un chanteur d’opéra.

Je me souviens de la première fois où j’ai assisté à l’un de leur spectacle. Ils avaient mis en scène Shockheaded Peter, un petit livre dans lequel des enfants se faisaient couper les doigts lorsqu’ils n’étaient pas sages. C’était un théâtre qui ne ressemblait à aucun autre que j’avais pu voir à l’époque. Le traitement de la musique et de la marionnette était mis à profit d’une relecture tout à fait singulière de cette œuvre d’Heinrich Hoffmann.
Quinze ans plus tard, en s’attaquant à Hamlet, le trio The Tiger Lillies est toujours fidèle à lui-même. En assistant à la version du classique shakespearien, on nous promet un cabaret qui se situerait à mi-chemin entre une esthétique punk et brechtienne. Or, la mise en scène de Martin Tulinius, directeur artistique du Théâtre République à Copenhague, ne correspond pas particulièrement à cette description, ne serait-ce que parce que ces deux «styles», s’ils en sont, se contentent souvent de peu de moyens techniques. En effet, ce spectacle qui mélange, avec un équilibre presque parfait, théâtre, musique, cirque, vidéo et marionnettes, relève manifestement d’une production à grand déploiement. C’est plutôt la présence des Tigers Lillies sur scène, dont les chansons permettent d’évacuer la majorité du texte de Shakespeare, qui insuffle l’esprit punk au spectacle. Les nombreuses chansons du spectacle servent davantage à décrire les états d’âme d’Ophélie et d’Hamlet qu’à développer la critique du pouvoir à laquelle se livre le personnage d’Hamlet dans le texte d’origine.

Quant à la mise en scène, elle exploite toutes les possibilités du décor avec un certain talent. En effet, ce décor composé d’un grand mur de fond amovible peut s’incliner jusqu’à tomber au sol, donnant l’impression que le monde d’Hamlet s’écroule. Également, il souligne les instants où certains personnages glissent dans la folie comme lorsque le mur du fond s’affaisse par l’arrière et qu’Ophélie perd l’équilibre, évoquant le caractère onirique de cette scène. De même, il rappelle une sorte de castelet où il est difficile de distinguer les personnages manipulés des manipulateurs. En effet, la marionnette est partout. Elle est présente dans chacun des personnages. Lorsque Hamlet met en scène le meurtre de son père, les acteurs sont tirés par des ficelles et Hamlet les fait parler comme un ventriloque. La machine théâtrale crée donc plein de beaux effets, mais ceux-ci peuvent paraitre un peu redondants. Ainsi, c’est à se demander si les jeux du décor et de la mise en scène servent à dévoiler les mécanismes de la machine théâtrale comme une métaphore de la machine politique ou bien si elles contrent, voire effacent, le caractère marginal propre aux spectacles de Tigers Lillies.
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Cette réécriture d’Hamlet par The Tiger Lillies était présentée à la Cinquième salle de la Place des Arts du 12 au 18 novembre 2014.
Article par Sophie Deslauriers. Elle est à la maîtrise à l’UQAM.
Cet article a été coécrit avec Émilie Lessard-Malette.