Tournoiements : ainsi aurait pu se baptiser la première chorégraphie solo élaborée par la danseuse emblématique Louise Lecavalier. Cette création, très attendue dans le cadre du FTA, s’offre sur un rythme hypnotique tout en énergies contraires, entre mouvements fluides et secs, de continuité en rupture : une valse désordonnée d’un bleu électrique, à couper le souffle.

Les premiers pas de Lecavalier sont hésitants, ses pieds oscillent, le corps vibrionne et part en tous sens. Puis, la fluidité déploie ses membres, la vitesse gagne chaque parcelle de son être jusqu’à sa crête. Enfin la danse, celle qui ne s’interdit rien, l’étreint et elle traverse l’espace avec une pleine maîtrise de ses élans et de ses hésitations. Comme invitation, il y a la musique hybride, mystique et percutante du compositeur turc Mercan Dede montant à toute allure. Celle-ci donne un tempo intense à la joute, balbutiante comme l’est tout rapport à autrui, amorcée dans un second temps entre Lecavalier et son acolyte, le français Frédéric Tavernini, avec qui elle a déjà officié dans Cobalt rouge de Tedd Robinson. Chacun semble chercher l’autre, l’éprouver par le toucher sans jamais réussir à le trouver tout à fait ni à le retenir. L’emprise n’est rien, seul compte l’effleurement dans le partage d’un instant suspendu, avant que la secousse ne reprenne et projette à nouveau dans la transe. Des bras ballants et presque interminables de Tavernini aux caresses répétées mais toujours fuyantes de sa partenaire, tous les gestes semblent renoncer à l’immobilité et au sédentarisme. Alors on tourne comme les soufies, l’un gravite autour de l’autre, on grimpe sur de massives épaules en une énième tentative : celle de danser jusqu’au bout, que le mouvement du corps ne s’interrompe jamais malgré le fossé ontologique qui nous sépare.

La scène nue du Théâtre Maisonneuve baigne dans une bleue obscurité, son décor se résume à un ventilateur face auquel Louise Lecavalier reprend son souffle, s’arrête un moment, rassemble ses énergies pour la prochaine succession de sauts. Elle est cette flamme portée à son point extrême d’incandescence, cette déclinaison de bleus virevoltant et gesticulant d’un bout à l’autre de la pièce. Au spectateur attentif est offert une belle leçon d’intranquillité, une sommation à s’élever dans un vertige. L’égérie d’Edouard Lock et de la compagnie La La La Human Steps proclame par So Blue sa force toujours tenace et noueuse. Et cette première création d’une chorégraphe libérée du joug des mots, parfois tyrans, d’une femme ivre de danse, est un coup d’éclat, une implosion dans la chair de flashs azuréens venus couronner une reine en mouvement. « Sang bleu ne saurait mentir ! » : d’ultimes paroles pour enchâsser la danse souveraine de Louise Lecavalier.
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So Blue, une création de Louise Lecavalier et la compagnie Fou Glorieux, présentée les 6 et 7 juin au Théâtre Maisonneuve dans le cadre du Festival TransAmériques.
Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».