« Comment déployer l’horizon de la boîte noire ? » C’est cette question que l’on retrouve dans le court texte du programme qui accompagne la représentation de Quelqu’un va venir. Le titre est tiré de l’œuvre du même nom écrite par l’auteur contemporain norvégien Jon Fosse. Après Le cycle de la perte, exploration sur les thèmes de la perte d’un enfant et du deuil (Beauté, chaleur et mort en 2011 et Vipérine en 2012), Projet MÛ amorce un nouveau cycle de création. Cette fois, c’est autour de l’œuvre du prolifique Jon Fosse. Quelqu’un va venir, présentée dans le cadre du OFFTA 2013, constitue la première rencontre avec l’auteur sous la forme d’un laboratoire de création pris en charge par la metteure en scène Nini Bélanger.

Avant même que la représentation débute, la metteure en scène nous annonce que le projet de départ n’a pas pu se réaliser. Il s’agissait d’un laboratoire-rencontre entre elle, l’univers de Jon Fosse et le réalisateur Rafaël Ouellet. La question de départ, «comment déployer l’horizon de la boîte noire», soulevée par la rencontre entre la metteure en scène et le cinéaste ainsi que l’exploration des possibles interactions entre la scène et le cinéma, resteront, à ma grande déception, à l’état embryonnaire. On apprend aussi qu’un des trois interprètes s’est joint à l’équipe il y a seulement quelques semaines. Faute de temps, ils garderont le texte entre leurs mains pour cette fois. Ainsi, ce qu’on nous présente s’apparente aux premiers balbutiements du projet, un «work in progress» comme on dit.
Dans Quelqu’un va venir, Elle et Lui, deux naufragés du bout du monde, arrivent pour la première fois sur le terrain qui borde leur nouvelle maison. Ils sont seuls, isolés, on imagine la maison sur le haut d’une falaise. Ils contemplent l’horizon tempétueux de la mer qui se trouve devant eux en se répétant de manière obsessionnelle qu’après avoir quitté tous les autres ils sont enfin seuls, pas simplement seuls, mais seuls ensemble. Très vite leur idylle est menacée par l’infatigable sentiment que quelqu’un va venir. L’angoisse jaillit de plus en plus violemment au sein du couple. Puis, un peu comme s’ils l’avaient eux-mêmes appelé, L’homme entre en scène.
On assiste à la première partie seulement de la pièce de Fosse. Elle se termine par l’entrée d’Elle et Lui à l’intérieur de la maison. Bélanger nous confie le désir qu’elle caresse de monter toute la pièce, à suivre.
Sans grand étonnement, les circonstances instables dans lesquelles le projet a évolué donnent lieu à une représentation aussi fragile que précaire. L’interprétation des acteurs a subi le même sort. Un fossé se dresse entre ce qu’ils disent (le texte) et ce qu’ils tentent de dire (leur interprétation). Ce déphasage nous donne l’impression que le sens de l’écriture de Fosse leur échappe. Le spectateur a de la difficulté à saisir les enjeux qu’incarnent les personnages. On ne doit pas oublier que la psychologie, chez Fosse, est quasi absente. Les fils narratifs sont fragiles, les évènements perturbateurs pratiquement absents et les personnages n’ont, pour la plupart, pas de nom, pas d’indice biographique, pas même de visage. Le style de Fosse impose aussi un rythme singulier créé par une écriture lancinante, disponctuée, très pauvre, spiralique, répétitive et où les silences abondent. Pour un acteur, le défi est de taille puisque les points de repère dramatiques traditionnels (temps, espace, personnages, actions, rythme) sont complètement floués.
Le rythme imposé par la mise en scène est intéressant. Il nous rappelle celui des vagues, comme un va-et-vient incessant. Le débit est lent, très lent. Il est traversé par de vertigineux silences-apnées qui nous donnent l’impression générale d’un flottement. C’est un choix audacieux qui comporte un grand danger : l’ennui. Au bout d’un moment, on sent que les acteurs se perdent dans les répétitions du texte, le sens leur échappe. Le rythme paraît moins naturel, plus forcé. La voix des acteurs est portée par un micro. Un choix qui me laisse perplexe et qui, à mes yeux, nous fait perdre quelque chose d’essentiel. Lors de la rencontre après le spectacle, Nini Bélanger nous confie que l’idée derrière le micro est que le texte parvienne aux oreilles du spectateur comme un chuchotement. N’est-ce pas une là une contradiction ? Ce qui est intéressant avec le chuchotement c’est qu’on ne saisit pas tout, des mots et des paroles peuvent nous échapper. Un spectateur peut percevoir des fragments du texte qu’un autre ne percevra pas. À mon avis, c’est tuer le chuchotement que de l’amplifier.
La richesse de la représentation se retrouve dans la relation entre la lumière et l’espace. En limitant sa seule source de lumière à celle d’un projecteur, Bélanger fait preuve de brio et s’ouvre un monde de possibilités à explorer. La lumière blafarde du projecteur frappe les corps des acteurs sans les découper, ils donnent l’impression d’être de petites poupées.
Si la dramaturgie de l’auteur contemporain norvégien Jon Fosse a été visitée plus d’une fois par plusieurs metteurs en scène de renom en Europe (Claude Régy avec Quelqu’un va venir en 1999, Melancholia, 2001 et Variations sur la mort, 2003, Patrice Chéreau avec Rêve d’automne en 2010 et I am the wind en 2011, Thomas Ostermeier avec Le nom en 2001 et La jeune fille sur le canapé en 2002), au Québec, elle reste encore très peu connue, sauf de Denis Marleau qui monta deux pièces de l’auteur au début des années 2000 (Dors mon petit enfant et Quelqu’un va venir). Pourtant, la vastitude et la nordicité des paysages qui forment l’arrière-plan de l’œuvre de Jon Fosse, engendrent des sensations, des images et des sentiments qui nous sont foncièrement familiers. Cette première rencontre entre Projet MÛ et Jon Fosse a présenté des choix parfois maladroits et pas toujours justifiés, mais je reconnais l’audace et la ferveur de la metteure en scène. En somme, on y trouve de bonnes premières pistes qui assureront ma présence lors de leur prochain laboratoire.
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Quelqu’un va venir de Jon Fosse était présenté dans le cadre du OFFTA 2013, dans une mise en scène de Nini Bélanger.
Article par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert. Elle est de celles qui croient que le théâtre est un corps de résistance. Elle aime quand il nous met à l’épreuve et quand il dispose d’«explosifs insondables». Elle vous parlera trop souvent de Jon Fosse et de ses poètes scandinaves, mais c’est ce qui fait son charme.