Les origines du vide. DEUX de Mani Soleymanlou

Au départ surgit ce parallèle avec l’oeuvre de Yann Martel. Vous savez, l’auteur d’Histoire de Pi? Comme bien d’autres avant…
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Au départ surgit ce parallèle avec l’oeuvre de Yann Martel. Vous savez, l’auteur d’Histoire de Pi? Comme bien d’autres avant lui, l’auteur du livre à succès n’avait pu s’empêcher de figer devant son propre triomphe, dépassé par le phénomène, sans mots. En témoignent les neuf années qui séparent Histoire de Pi de son roman suivant; Béatrice et Virgile. Au cours de ce dernier, Martel se met lui-même en scène, une bonne partie du récit traitant justement de son incapacité à écrire. Angoisse compréhensible qui mène à l’écriture, sous les yeux du lecteur, d’une œuvre dans l’oeuvre. Bien entendu, Béatrice et Virgile ne se consacre pas qu’à cette dimension, brillant récit où se croisent la fable animalière, l’allégorie de l’holocauste et un mystérieux taxidermiste. Inexplicablement, ce bouquin, à mon avis bien meilleur que le précédent, est passé complètement sous les radars. Mais je ne m’étendrai pas plus longtemps sur ce magnifique roman puisque ce qui nous intéresse, c’est plutôt ce en quoi cette œuvre littéraire résonne tout au long de DEUX, la suite du grand succès qu’avait été UN, premier texte de Mani Soleymanlou. De la même façon que Martel le faisait dans Béatrice et Virgile, DEUX se dirige à vive allure vers un observatoire des aléas de la création.

DEUX  (Crédit photo Jérémie Battaglia)
DEUX (Crédit photo Jérémie Battaglia)

Précisons-le tout de suite, je n’ai pas vu le premier volet de Soleymanlou (que je connais avant tout comme comédien de talent). Il n’en demeure pas moins que j’avais eu vent des très bons échos qu’avait reçu UN, ce voyage au cœur de l’immigration. Dans ce spectacle autobiographique d’un seul homme, Soleymanlou expliquait en quoi il ne se sentait ni Iranien (son origine), ni Français (son premier pays d’accueil), non plus que Canadien (il a vécu à Toronto) ou Québécois (où il réside depuis plusieurs années). Sa quête identitaire avait permis à beaucoup de gens de se reconnaître, pour la première fois compris. Mani, quant à lui, s’était déclaré bien dans son no man’s land, n’ayant pas envie de remplir un vide si fécond.

DEUX  (Crédit photo Jérémie Battaglia)
DEUX (Crédit photo Jérémie Battaglia)

Cela dit, on peut désormais se mettre à parler de DEUX, qui, vous l’aurez compris, est indissociable d’UN. La grande nouveauté, c’est d’abord la présence d’Emmanuel Schwartz qui, au départ, incarne son ami et partenaire de jeu, barbe et cheveux noirs à l’appui. Parachuté dans un univers intime qui n’est pas le sien, il devra composer avec la vision du vrai Mani, maître chez soi. Au centre d’une scène remplie de chaises, on revisite UN en compagnie de son créateur et d’un intrus. Schwartz reprend des passages de la précédente création et Soleymanlou le corrige, essentiellement agacé par les mots qui ont franchi sa bouche il n’y a pas si longtemps. Outre ces rectifications omniprésentes, on a véritablement l’impression d’être en pleine répétition, suivant le processus créatif qu’ont dû suivre les deux partenaires. Le work in progress est ponctué de remises en question tant du côté de Mani que de Manu. Les réflexions n’aboutissent pas toujours, chacun suant sang et eau pour donner corps à l’idée abstraite de cette suite. Les avis divergent, la sensation d’aller nulle part et de se tromper sous-tend l’entièreté de la pièce.

DEUX  (Crédit photo Jérémie Battaglia)
DEUX (Crédit photo Jérémie Battaglia)

Au-delà de cet aspect, DEUX reprend la réflexion sur l’identité et l’immigration là où l’a laissé UN. Schwartz, de retour en sa personne, est constamment poussé par Soleymanlou à se prononcer sur ses lointaines origines juives. Origines desquels il ne pense plus ou moins rien. C’est d’ailleurs là tout le drame. En incarnant l’homme occidental et moderne moyen, Schwartz révèle le vide qui lui aussi l’habite. Celui justement de ne pas avoir sa propre quête identitaire, aussi quête de sens. Il se rend compte du peu d’intérêt qu’il accorde à la politique, passionné qu’il est par le théâtre. Ces échanges arrivant vers la fin du spectacle dynamisent la trame narrative au moment où elle commence à s’essouffler. Plusieurs scènes permettent à Mani de faire le point sur cette grande épopée qu’a été UN, d’un studio radiocanadien à un célèbre théâtre français situé à deux pas des Champs-Élysées. Catharsis ou règlement de compte, il est difficile de se décider.

Ce qui est certain, c’est qu’on se retrouve, en tant que spectateur, devant un objet théâtral extrêmement abouti et réfléchi malgré les apparences de chantier. Schwartz et Soleymanlou emplissent de leur présence la scène dénudée de La Chapelle, admirables dans leurs propres rôles autant qu’en singeant les absents. On rit fort avec eux, d’eux lorsque c’est permis. Le parcours jusqu’à la finale très réussie s’exécute sans accroc. On en sort réjouit malgré les questionnements qui nous trottent longtemps dans la tête, convaincus par ce plaidoyer en faveur d’un vivre ensemble. Si TROIS il y a, ma foi, nous serons encore de la partie!

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DEUX
de Mani Soleymanlou avec la participation d’Emmanuel Schwartz, présenté au Théâtre La Chapelle du 24 septembre au 5 octobre 2013. M.E.S. Mani Soleymanlou.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.