L’art de toute sacrer là pis d’partir ailleurs où tu connais rien ni personne : Une critique de La clé des bois d’Amélie Dubois

Avant toute chose, je tiens à dire que cette critique ne sera pas tout à fait objective. Les bandes dessinées…
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Avant toute chose, je tiens à dire que cette critique ne sera pas tout à fait objective. Les bandes dessinées autofictionnelles sont l’un de mes points faibles et, lorsque je découvre une œuvre qui explore un point de vue qui m’est inconnu, j’ai l’impression qu’un ange retrouve ses ailes. L’acte de traduire le souvenir en illustration m’attire. Je mentionne tout ça pour avoir lu La clé des bois d’Amélie Dubois, publié en mai 2025 chez Nouvelle Adresse, qui m’a complètement ébloui·e. Il s’agit du premier livre complètement écrit et illustré par la Mauricienne, ce qui est à la fois étonnant et impressionnant, pour des raisons que je vais détailler plus loin.

Le récit de La clé des bois en est un que nous avons tous·tes croisé au moins une fois dans notre vie. La protagoniste, une trentenaire insatisfaite de sa vie quotidienne dans la ville, décide de quitter son emploi sans avenir et de s’installer chez son petit ami à Trois-Rivières, où elle commence à travailler dans une pépinière avec lui. Ce genre d’histoire est habituellement teinté de rose : ces créateur·ice·s ne sont pas toujours familier·ère·s avec les modes de vie extérieurs à ceux de la grande ville, ce qui rend les péripéties presque idylliques. Ce n’est cependant pas le cas pour cette œuvre. L’illustration de la nouvelle vie de la protagoniste est réaliste, révélatrice des côtés négatifs d’un emploi qui en demande beaucoup, tout en en montrant ses avantages, qui la motivent à rester. L’héroïne se perd (souvent) dans la forêt, se barre le dos lors du processus d’empotage, se fait prendre sous la pluie et se fait dévorer par les mouches noires. Toutefois, elle fait aussi la rencontre de personnes attachantes, elle apprend plein de nouvelles choses et, surtout, elle est heureuse, satisfaite et fière de son travail. Le dénouement de la bande dessinée est poétiquement touchante et j’ai fermé ma copie avec un sourire aux lèvres.

Dans sa bande dessinée, Amélie Dubois possède une incroyable maîtrise artistique du médium; illustrations et langage compris. Elle dessine ses pages au crayon de bois, sans trait de contour, ce qui leur donne une atmosphère presque impulsive, cohérente avec la décision de la protagoniste. Son attention aux détails rend la lecture presque active. J’ai souvent arrêté la mienne pour admirer les feuilles individuellement dessinées ou pour déchiffrer les affiches dispersées dans ses décors. La disposition des cases est aussi phénoménale. Dubois n’utilise pas de trait pour délimiter ses planches, ce qui lui permet de jouer avec les caniveaux et la taille de ses séquences, ce que j’ai grandement apprécié. Un dernier point à mentionner sur le dessin est le choix des couleurs : le contraste entre la palette grisâtre de Montréal et celle, verdâtre, de Trois-Rivières est une traduction implicite des sentiments de la protagoniste.

En plus d’un style artistique ravissant pour les yeux, Dubois possède un langage d’une intelligence poétique. Les jeux de mots abondent dans le monologue intérieur de l’héroïne sans jamais être lourds, grâce à l’usage de métaphores qui correspondent au ton de l’histoire : « Se faire virer le citron pressé, la liberté goûte suret[1] », « J’avais du chemin à parcourir à travers les trois rivières, à commencer par celui de la pêche à l’emploi[2] », ou encore « Rendue au bout, je me suis plantée. Les deux pieds dans le terreau. Un petit lopin de terre bien gardé[3] » sont des exemples qui me viennent en tête. En réunissant le joual à un vocabulaire plus « soigné » et en glissant des références culturelles ici et là, Dubois construit un langage nostalgique et confortable.

Si vous cherchez un récit autofictionnel écrit et illustré avec une tendresse contagieuse, je vous encourage fortement la lecture de La clé des bois. L’affection de Dubois envers les personnes qui travaillent dans l’industrie forestière est évidente et honnête. Nous ne sommes qu’en mai, mais ma lecture était tellement agréable que j’ai envie de placer cette œuvre dans mes favoris de l’année.

 

[1] Amélie Dubois, La clé des bois, Montréal, Front Froid, coll. « Nouvelle Adresse », 2025, p. 15.

[2] Ibid., p. 24.

[3] Ibid., p. 188.

 

Dubois, Amélie, La clé des bois, Montréal, Front Froid, coll. « Nouvelle Adresse », 2025, 188 p.

 

Article rédigé par Audrée Lapointe

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM