Du mensonge de la représentation. Théâtre d’objets de Valérie Blass

Avec Théâtre d’objets présenté à la Parisian Laundry, Valérie Blass réussit avec éloquence à dévoiler les codes du langage plastique et les mécanismes…
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Avec Théâtre d’objets présenté à la Parisian Laundry, Valérie Blass réussit avec éloquence à dévoiler les codes du langage plastique et les mécanismes de la représentation qui toujours font l’œuvre d’art, sans que jamais on ne les voie nettement. Avec une belle ironie et beaucoup d’esprit, Blass brouille les repères traditionnels des médiums en mettant en scène des objets tenant à la fois de la photographie et de la sculpture.

Valérie Blass, La partie pour la chose, 2013, impression numérique, aqaurelle sur papier mat, 12 x 18 ". Crédit photo : Guy L'Heureux
Valérie Blass, La partie pour la chose, 2013, impression numérique, aquarelle sur papier mat, 12 x 18 pouces. Crédits: Guy L’Heureux

Par la photographie, Blass nous fait voir l’œuvre d’art comme un espace de représentation où s’actionne, à l’arrière-plan, une série de mécanismes soutenant la mise en scène d’un récit ou d’un discours. Autrement dit, la photographie ouvre le rideau du théâtre, nous amenant au-delà du décor et nous montrant ce qui se passe en coulisse. L’artiste nous pousse ainsi à réfléchir autrement les œuvres d’art, leurs fonctions et les idées qui bien souvent se trouvent camouflées derrière le jeu de la représentation et de ses dispositifs.

D’entrée de jeu, c’est Sculpture bidon (2012) qui s’offre pour la mise en lecture de ce qui composera le spectacle de Blass. Sculpture bidon est une stèle de granite d’assez grandes dimensions (158 x 120 x 15 cm) dont chacune des deux surfaces planes a été investie par une photographie sur laquelle on reconnait l’artiste figée entre des outils de sculptures et des cadres de bois vides. Le procédé d’impression au laser sur granite et les dimensions de la stèle donnent à voir la photographie comme un monument dont l’expérience se ferait en deux temps. À chacun des temps correspond une des faces planes de la Sculpture bidon: ce nouveau rapport à la tridimensionnalité crée une nouvelle temporalité de la photographie.

Valérie Blass, Sculpture Bidon, 2012, impression au laser sur granite, 70" x 51" x 9". crédits photographiques : Guy L'Heureux
Valérie Blass, Sculpture Bidon, 2012, impression au laser sur granite, 70 x 51 x 9 pouces. Crédits: Guy L’Heureux

Sur le granite, là où normalement figureraient les noms et lieux appartenant à un événement devant faire histoire, se trouve l’image du corps de l’artiste. Il est contraint en une pose rigide entre des châssis en bois et une masse de sculpteur, comme en une nature morte. Cette composition de Blass nous rappelle que devant l’œuvre d’art, nous sommes constamment confrontés à la construction d’un récit.

Au second étage de la galerie, I see your nose grow (2013) reprend cette idée de photographie-monument. Les proportions, cette fois moindres, sont véritablement celles d’une stèle funéraire. Sur les deux faces planes se trouvent encore deux photographies imprimée au laser. La première face nous montre la masse du sculpteur écrasant les châssis en bois tandis que la seconde met en scène une tête venant d’être extraite d’un moulage et ressemblant étrangement aux ex-voto de cire. En regard du titre, on peut déceler une ironie de l’artiste qui s’amuse à proclamer la mort, comme on l’a si souvent fait dans l’histoire de l’art, des modes de représentation des médiums traditionnels et conséquemment, de leurs mensonges.

Faisant suite à Sculpture bidon et à I see your nose grow, Valérie Blass présente deux œuvres nommées Portrait de pont à poutre en porte à faux, l’une étant noir et blanc et l’autre, couleur (2013). Comme le titre l’indique, l’image collée sur les parois de ces sculptures est une photographie de son œuvre Pont à poutre en porte-à-faux (2009). Le recours au terme « portrait » dans le titre de ses deux œuvres engendre une ambiguïté quant à leur nature. Le statut d’objet de la sculpture glisse vers celui de l’image qu’elle communique. La tridimensionnalité de l’œuvre, quoique toujours présente, s’estompe par le jeu de la double représentation – nous observons l’image d’une sculpture accolée sur une autre sculpture – ce qui souligne à nouveau les modes de construction de l’œuvre d’art comme un espace où sa propre perception est mise en scène.

Valérie Blass, Portrait de pont à poutre en porte à faux, noir et blanc, 2013, Polystyrène, peinture acrylique, impression jet d'encre sur papier, colle, plâtre, 22 X 35 X 30". crédits photographiques : Guy L'Heureux
Valérie Blass, Portrait de pont à poutre en porte à faux, noir et blanc, 2013, Polystyrène, peinture acrylique, impression jet d’encre sur papier, colle, plâtre, 22 X 35 X 30 pouces. Crédits: Guy L’Heureux

Accompagnant les deux photographies-objets se trouve, au mur, le Patron de portrait de pont à poutre en porte à faux (2013). Leur processus de fabrication est ainsi mis en évidence par l’artiste: comme la photographie possède son négatif, les photographies-objets possèdent leur patron. Par conséquent, ces œuvres insistent sur la sérialité et la standardisation propres au procédé photographique. L’ambiguïté des médiums utilisés, les dimensions de l’objet et le titre confrontent le spectateur à la rigidité de la typologie des médiums traditionnels. Dans le cas des deux Portrait de pont à poutre en porte à faux, s’agit-il de photographie, de sculpture ou même d’architecture? Par cette porosité des catégories, l’artiste remet en question l’étroitesse de la définition de la photographie: doit-elle obligatoirement être une œuvre bidimensionnelle?

L’architecture de la Parisian Laundry contribue à la théâtralité de l’exposition de Blass. L’espace du bunker semble devenir le lieu clandestin où se trouvent dissimulés les derniers secrets de la représentation. Les œuvres Ne regarde pas (2013), La partie pour la chose (2013) et La chose pour la partie (2013) ne déçoivent pas puisque l’artiste s’est amusée à montrer en un théâtre de marionnettes le processus de synecdoque propre au cadrage de la photographie et de la composition des tableaux modernes. Toutefois, le jeu d’ombres et de lumières ne permet de voir réellement qu’une infime partie de la composition, animant chez le spectateur le désir de voir plus loin, de s’attarder à ce qui est caché plutôt qu’aux objets de l’avant-plan soulignés par la lumière. D’ailleurs, l’introduction d’objets banals dans l’image accompagnés de cornes ou de nez de polichinelle induit un ton satyrique. Blass semble vouloir souligner de la sorte la banalité des sujets de certaines œuvres en regard de la complexité des codes et des dispositifs qui servent à les montrer. Ne regarde pas est particulièrement efficace puisque le jeu du diptyque amène le spectateur à accorder plus d’attention aux mécanismes de la mise en scène occultés par la noirceur, dans ce cas-ci, les montreurs d’objets. Avec cette série, Blass réussit à illustrer cette longue tradition de la représentation en art où l’on fait voir au spectateur ce que l’on veut bien lui montrer afin de lui inculquer un discours idéologique précis. Ce discours est déguisé par les artifices de la mise en scène de l’œuvre d’art ou, comme Blass nous l’indique dans cette exposition bien pensée, du Théâtre d’objets.

Valérie Blass, Ne regarde pas (diptyque), 2013, deux impressions numériques sur papier mat, 16 x 24". crédits photographiques : Guy L'Heureux
Valérie Blass, Ne regarde pas (diptyque), 2013, deux impressions numériques sur papier mat, 16 x 24 pouces. Crédits: Guy L’Heureux

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Valérie Blass, Théâtre d’objets à la Parisian Laundry jusqu’au 15 février 2014.

Article par Gabrielle Mathieu – M.A. Histoire de l’art de l’Université de Montréal.

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