Le Mois de la Photo à Montréal en régime post-photographique. Une discussion avec le commissaire Joan Fontcuberta (partie 1)

Artiste, théoricien, commissaire et pédagogue, Joan Fontcuberta porte déjà plusieurs chapeaux. Il s’apprête à revêtir à nouveau celui de commissaire,…
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Artiste, théoricien, commissaire et pédagogue, Joan Fontcuberta porte déjà plusieurs chapeaux. Il s’apprête à revêtir à nouveau celui de commissaire, cette fois-ci invité à présider à la prochaine édition du Mois de la Photo à Montréal. C’est en septembre 2015 que la biennale de photographie contemporaine déploiera ses 25 expositions solo dans une douzaine de lieux différents à travers la métropole. Après une édition 2013 (Drone. L’image automatisée, commissariée par le britannique Paul Wombell) consacrée à étudier les implications d’une caméra de plus en plus technologique et de plus en plus intelligente, le Mois de la Photo à Montréal 2015 se tiendra sous le signe de la massification des images et de ses conséquences. En effet, la thématique proposée par Fontcuberta, «la condition post-photographique», se veut l’occasion de formuler une réflexion critique sur l’importance des images dans nos vies, qui ne cesse de s’accroître et qui ne peut manquer de nous influencer.

J’ai eu la chance de m’entretenir avec Joan Fontcuberta sur la thématique qu’il a sélectionnée. La totalité de l’entrevue, dont ceci constitue la première partie, sera publiée dans les semaines à venir.

Joan Fontcuberta
Joan Fontcuberta

Artichaut Magazine: Pouvez-vous nous en dire plus sur les raisons vous ayant poussé à explorer la condition post-photographique et sur cet «après la photographie» qu’implique une telle expression?

Joan Fontcuberta: Je crois qu’on est dans un monde en changement, et que c’est nécessaire d’avoir une réflexion critique. Il faut dire que le terme «post-photographique» est un terme peut-être maladroit avec lequel je ne suis pas très à l’aise. Cependant, je n’ai pas vraiment d’alternative. «Post-photographie» veut dire qu’il y a quelque chose après la photographie, même si on ne sait pas encore ce que c’est. La réflexion provient de l’analyse de l’évolution de la photographie d’un point de vue sociologique ou anthropologique. C’est quoi, aujourd’hui, la photographie? De quelle façon établissons-nous des rapports avec la photographie? Quels sont les impacts de l’image sur notre vie?

Je me suis toujours intéressé aux conditions historiques qui ont fait naître le daguerréotype au 19e siècle, c’est-à-dire toute la question de la culture techno-scientifique, de la révolution industrielle, des éléments variés de la sensibilité du moment (la vérité, la mémoire, l’identité, la fragmentation, l’appropriation symbolique du monde) qui ont poussé l’émergence d’un système technologique qui devait certifier la connaissance empirique du monde. Aujourd’hui on se situe à une autre étape. Tout ça est toujours valable, c’est-à-dire qu’on a une image avec la même carcasse, et qu’on utilise encore les mêmes outils, mais les images occupent déjà d’autres fonctions. Par exemple, les jeunes qui ont des téléphones intelligents font des photos, les envoient et les effacent. Cette idée de mémoire n’est pas si importante pour eux, ou l’idée de vérité – ils bricolent avec Instagram, ils changent les images.

Ces nouvelles utilisations des images nous permettent d’envisager tout un changement de répertoire dans ce qui est de la fonction, de l’utilisation de l’image. Je pense que c’est important de réfléchir sur ce genre de changement; d’un côté de faire une sorte de constatation – ça existe, ça nous arrive – et d’un autre côté, de proposer un débat: est-ce que ce qui est à venir est mieux, ou bien on regrette une perte? Tout le domaine de l’image est bouleversé, alors je pense que c’est important d’y penser. Mon programme essaie d’établir des outils de réflexion sur cette nouvelle situation.

À partir des années 2000, avec la puissance d’Internet, des réseaux sociaux, de la téléphonie mobile, avec l’omniprésence des appareils de surveillance, je crois qu’on est entrés dans une deuxième étape, où l’image numérique est devenue dématérialisée. C’est-à-dire que l’image habite dans l’écran d’ordinateur et n’existe plus comme matière. Elle n’a plus besoin d’un support. Elle est là, elle est omniprésente, elle peut circuler, et cette circulation va rendre possible toute une nouvelle culture visuelle beaucoup plus riche, parce qu’il y a une production massive d’images qui transitent et qui sont toujours accessibles.

Je pense qu’aujourd’hui, on est dans une situation où la discipline de l’image, l’esthétique, l’épistémologie, la sociologie, etc., doivent être corrigées, adaptées à cette situation où les images sont tellement abondantes. Elles sont tellement massifiées que les valeurs de l’image changent. Par exemple, il y a quelques années, on réservait la prise de vue à des moments solennels, à la famille, ou à des célébrations; dans l’histoire, quand il y avait des conflits ou des rencontres historiques, on faisait des photos pour garder ces moments précieux. Par contre, aujourd’hui on fait tellement de photos qu’on tombe dans la banalité. On fait tout le temps des photos, on photographie tout, tout le monde, on devient photographe et consommateur de photos en même temps. Pour la première fois dans l’histoire, on est capables de produire des images sans dépendre des artistes ou des professionnels. Tout le monde a un petit appareil dans la poche et tout le monde devient producteur d’images. Tout cela change la nature du photographique, et je crois qu’il faut s’arrêter et y penser.

Vue d’installation, Le Mois de la Photo à Montréal 2013. Crédit photographique: Corina Ilea.
Vue d’installation, Le Mois de la Photo à Montréal 2013. Crédit photographique: Corina Ilea.

A.M.: Il me semble que les pistes de réflexion que vous suggérez – liées entre autres au document, à l’appropriation, à la circulation et aux «lieux d’habitation1» des images – traduisent une tangente sociologique de l’analyse du médium photographique. À votre avis, est-il devenu indispensable d’examiner la photographie dans cette optique sociologique?

J.F.: Non, pas vraiment. Par exemple, l’année dernière, Paul Wombell s’intéressait plutôt dans son programme au dispositif photographique; c’est-à-dire qu’il considérait la photographie comme un œil à distance, et c’était une mécanique automatisée – le drone – qui était le sujet d’une réflexion. Je crois que l’année dernière, le programme était axé sur comment une technologie vient nous donner une vision particulière de la réalité. C’est une possibilité, faire une mise en valeur de la technologie, du dispositif. Par contre, je m’intéresse à une perspective complémentaire: ce dispositif produit des images, il en produit des millions, il en produit plus que jamais, on nage dans les images. Comment cette massification d’images nous change, a un impact différent sur nous? Par exemple, on ne fait plus d’albums de famille, peut-être parce qu’on a transféré cette fonction à Facebook. Pourquoi? Parce qu’on fait tellement d’images, ça prend des dépôts d’images capables d’absorber toutes les nouvelles pratiques, les nouvelles façons de produire et de gérer, d’administrer toutes ces images. Ce n’est pas que la perspective sociologique est unique, mais en ce qui me concerne, c’est la perspective que je trouve la plus intéressante, car elle parle du rapport entre nous et les images.

A.M.: Envisagez-vous que la mise en exposition puisse elle-même refléter la «crise dans les espaces d’‘habitation’ de l’image» que vous évoquez dans le texte de présentation de votre thème2?

J.F.: D’un côté, je pense que la photographie est tombée dans un piège. Dans l’histoire de la photographie, il y a eu un mouvement – le pictorialisme – où il y avait plein de photographes qui, en essayant de devenir artistes, ont emprunté toute une esthétique et des moyens à l’estampe, à la peinture, au dessin. Ensuite, il y a eu le mouvement d’avant-garde – Stieglitz, Photo Secession – qui ont essayé d’arriver à une image photographique authentique, sans aucune dette envers la peinture ou les arts traditionnels. Il y a eu, par exemple, le musée d’art moderne à New York, avec John Szarkowski [le conservateur de la photographie de 1962 à 1991], qui a fait une campagne: la photographie doit être simple, doit être simple, doit être autonome. Mais ils ne se sont pas rendus compte qu’ils ont décidé d’une rupture dans la forme de l’image, mais pas dans la fonction: ils ont continué à accrocher, à encadrer avec des passe-partouts, etc. Ils ont continué à faire vivre la photographie dans un esprit pictorialiste – pas au sens de la construction de l’image, mais de sa présentation. Il y a eu des alternatives, par exemple le livre: je crois que le livre est un support très typiquement photographique, parce que ça permet de déployer toute une narrativité. Mais la photographie habite encore un espace pictural, elle est encore représentée comme tableau. Il faut que la photographie s’échappe. La photographie dématérialisée, qui habite dans l’écran et ailleurs, c’est une façon de se libérer de cette tradition et de nous amener vers des territoires encore inexplorés. Je suis très optimiste, c’est un changement qui va nous permettre de nous débarrasser de cette tradition.

A.M.: Y aura-t-il donc beaucoup d’écrans dans le cadre du Mois de la Photo 2015?

J.F.: Il y aura des expositions de livres, d’écrans, mais aussi des expos matérielles, lorsque c’est justifié. Je ne veux pas nier la matérialité de la photographie, mais ça sera une décision conséquente, cohérente et consciente.

La prochaine thématique du Mois de la Photo, comme par ailleurs la précédente, a la particularité intéressante de s’intéresser davantage à l’ontologie du médium qu’à ses possibilités expressives. Il me semble judicieux et important qu’une manifestation à grand déploiement telle que le Mois de la Photo prenne le temps de faire un constat sur les transformations de fond qui bouleversent notre relation aux images, et surtout, sur la façon dont ces transformations affectent à leur tour notre vision du monde – peu à peu, presque imperceptiblement, mais sans conteste.

1. Les lieux d’habitation des images réfèrent aux espaces, matériels ou non, qui sont prévus pour accuellir les images : albums photo, écrans, livres d’artistes, encadrements, etc.
2.Voir le texte en question ici.

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La seconde partie de cette entrevue sera publiée dans quelques jours – restez à l’affût! La 14e édition du Mois de la Photo à Montréal se tiendra en septembre 2015, dans plusieurs lieux à Montréal. La programmation complète n’est pas dévoilée à l’heure actuelle.

Article par Marie-Philippe Mercier Lambert. Étudiante à la maîtrise en histoire de l’art et fervente amatrice de toutes choses qui stimulent son cerveau, Marie-Philippe a l’habitude de se subdiviser pour participer à plusieurs projets simultanément. En attendant de se voir octroyer le don d’ubiquité, elle milite ardemment en faveur de l’allongement des journées.

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