Le mois de la Photo est actuellement en cours à Montréal, Lucidité. Vues de l’intérieur est le thème que nous propose la commissaire invitée Anne-Marie Ninacs. On tend à s’éloigner cette année de l’esprit d’abnégation avec lequel certains artistes abordent la photographie pour découvrir des pratiques qui se définissent par des préoccupations intimistes et des pratiques introspectives. Les œuvres réunies dans cette biennale abordent le registre des affects, expriment la charge émotive de l’être et évoquent le contexte personnel des artistes. La mois de la Photo a comme espace principal cette année l’Arsenal qui est un nouveau centre d’art contemporain qui a récemment vu le jour dans Griffintown. L’évènement prend aussi place dans plusieurs autres espaces et galeries de la ville.
Le texte d’exposition nous apprend que : « Les artistes ont été très nombreux, au cours des dix dernières années, à se servir de la photographie pour « regarder en face » des situations géopolitiques complexes et des réalités humaines douloureuses. Il semble urgent que la photo serve aussi, parallèlement, à repérer les conflits qui se déroulent en nous-mêmes… » Je m’interroge sur cette vision évoquée dans le texte qui cantonne la pratique photographique actuelle dans des terrains d’action proche du photo reportage. Signifier l’urgence de changements me semble largement décalé de la réalité, la photographie existe depuis des décennies, elle a contribué à l’émancipation de nombreux artistes qui ont exploré la mise en représentation de l’être sous quasi toutes ses formes.
La force d’une biennale réside dans son caractère éclectique, alors que certaines propositions arriment un peu trop « processus d’introspection » à « communion avec la nature », d’autre en l’occurrence offrent plusieurs niveaux de lecture et sont incubatrices de réflexion sur l’expérience identitaire dans un rapport à l’autre et à soi. Au regard de la thématique et des stratégies formelles, je dégage une critique peu élogieuse de l’ensemble des propositions artistiques de cette 12e édition du mois de la Photo. Bien que je n’ai pas visité tous les lieux d’expositions, je me serais notamment attendu à découvrir des pratiques novatrices, des modes d’accrochages plus audacieux et des angles d’approche du thème qui détonnent un peu plus.
Sans vouloir être discriminante, esquissons tout de même les incontournables et les œuvres qui ont suscité mon intérêt, non pas que les autres soient complètement inintéressantes, mais je dois admettre que plusieurs m’ont laissée plutôt indifférente. Le mois de la Photo se termine ce week-end, comme il reste peu de temps voici quelques « hits » qui vous permettront de ne pas perdre votre temps.
À l’ARSENAL :
Abordant le banal de manière saillante, le travail de l’artiste suisse AUGUSTIN REBETEZ invite à nous questionner sur notre relation avec la réalité, l’imaginaire et les fantasmes. On apprécie la créativité débridée de son travail ainsi que sa dimension à la fois sombre et ludique.
Les photos de l’artiste ontarien JACK BURMAN jouent certainement sur nos affects et provoquent en nous des réactions d’attractions et de répulsions. Ces images de cadavres qui semblent animées d’une inquiétante vitalité brouillent nos certitudes et accroissent en nous notre potentiel de voyeurisme et de sensationnalisme. C’est en quelque sorte un bon film d’horreur, un peu gore qui nous satisfait sur le plan des tripes, mais peu sur le plan intellectuel.
Préoccupé par le corps versus son environnement, YANN POCREAU nous présente une série de cinq photos dans lesquels le corps entre en dialogue avec l’espace. Bien que ce soit des œuvres photographiques, le travail de Pocreau semble intégrer des préoccupations d’ordre sculpturales et performatives. Découvrez ses images qui sont installées sur les murs extérieurs de l’édifice de l’Arsenal.
GALERIE LEONARD & BINA ELLEN
Mon coup de cœur est l’artiste danois JESPER JUST qui présente quatre vidéos à la galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia. JUST construit des récits qui abordent du même souffle la complexité humaine, la souffrance et l’érotisme. Ses insertions dans le monde affectif des personnages servent à dépeindre la dispersion de l’être, ce moment précis où l’individu perd le contact avec le monde qui l’entoure. Une absence de l’esprit. Les trames sonores et musicales sont judicieuses, le spectateur est englobé par le son, fasciné par les images et intrigué par le récit. (Si vous n’avez pas la chance de visiter l’exposition allez voir les vidéos de l’artiste sur YouTube… même si cela n’équivaut en rien à l’expérience en galerie!)
MAISON DE LA CULTURE FRONTENAC
Finalement, passez voir A Needle Woman de KIMOOJA à la Maison de la culture Frontenac, six vidéos y sont présentées côte à côte dans lesquelles l’artiste se dessine immobile et imperturbable au milieu d’une foule défilante. La scène a été reprise dans six pays différents marqués par des tensions sociales. L’enjeu esthétique revête un discours revendicateur et politique, l’artiste se définit comme une femme-aiguille cherchant à réunir les camps opposés.
La programmation ici :
http://www.moisdelaphoto.com/programmation.html
Article par Katherine Fortier.