Je ne suis pas une critique de théâtre. Je suis une étudiante en théâtre qui vient de passer quatre ans à lire et analyser à temps plein des pièces de toutes époques et de toutes origines dont The Seagull. Au cours d’une de ces années, j’ai eu le bonheur de m’intéresser à Tchékhov durant huit mois consécutifs. J’ai découvert une production littéraire riche de subtilités qu’il faut aborder doucement, amadouer à coups d’interrogations et avec empathie pour qu’enfin le texte laisse voir son envers. C’est un auteur difficile à porter à la scène parce que, tout comme Feydeau, tout est réglé par une logique implacable. Tchékhov, c’est comme Beckett, mais sans les éditeurs qui viennent mesurer les roues du fauteuil.

Le Segal a eu du flair en demandant à Peter Hinton de monter le classique sur une scène aussi sélective. Directeur artistique du volet anglophone au Centre national des Arts à Ottawa de 2005 à 2012, il nourrit pour Tchékhov un respect et un amour que j’ai rarement rencontré chez un metteur en scène. Il voit dans The Seagull la plus achevée des pièces de l’auteur, celle dans laquelle il a insufflé toute son expérience du théâtre dans ce qu’elle a de plus aigre-doux. On aurait cru que ç’aurait été la énième fois que l’on montait «The Seagull at the Segal»[1]. Eh bien non. Le soir de la première, le public a découvert une scène envahie par la végétation et les meubles dépareillés, une scénographie ingénieuse de Eo Sharp permettant les scènes extérieures comme intérieures.
Bien que la campagne publicitaire ait mise de l’avant les actrices de renom Diane D’Aquila et Lucy Peacock, la distribution entière mérite des louanges. Si les personnages principaux (la grande actrice Arkadina, le tourmenté Constantin, l’auteur à succès Trigorine ou la jeune Nina) n’ont pas exactement été saisissants dans leur interprétation, la mise en scène de Hinton a mis en lumière de nouvelles facettes des personnages secondaires. Le couple Masha et Medvedenko m’est apparu comme étant tout aussi déchirant que celui de Nina et Constantin. Si on a fait de Medvedenko un comic relief, Masha est devenue le contrepoids sombre de la brillante Nina dans la vie des habitants du manoir. L’une est toute vêtue de noir, connue de tous, prise pour acquise, alors que la seconde incarne la pureté et la naïveté, mais aussi le mystère qui intrigue tout le monde. Les tenanciers de la demeure, Shamraev et Polina, sont devenus touchant dans leur bonhommie et leur accent de la campagne. Dorn, le médecin volage, est cerné comme jamais à l’acte II, grattant une guitare sèche en prenant le soleil.

Mais outre une direction d’acteur impeccable et une cohésion scénographique sans accrocs, le plus bel accomplissement de Peter Hinton reste l’adaptation contemporaine du texte. Il recontextualise l’œuvre dans ce qui pourrait être une ville campagnarde de l’Ontario ou du Vermont. On remplace le conflit artistique au cœur de la dispute mère-fils entre Arkadina et Constantin (qui à l’époque était un combat des courants symboliste contre réaliste) par l’opposition entre théâtre et performance. Constantin monte une création multidisciplinaire sur une scène de chaises en plastique empilées, ce qui peut rappeler au public montréalais bien des expériences limites en théâtre. Hinton change le frère d’Arkandina en une soeur, Sorina, pour des raisons d’abord de production mais aussi dramaturgique. Sorina est une juge à la retraite, une femme qui a consacré sa vie à son travail durant trente ans mais qui, aujourd’hui, se demande si tout ça a bien été utile, si elle en fait assez pour elle, pour les autres, pour l’État. Ce doute, encore trop typiquement féminin, fait bien état du conflit de la mère et de la carriériste qui ne se posait pas de cette manière en 1896.

Toutefois, le coeur de l’œuvre, l’intemporel pilier du texte qui assure qu’on continuera encore longtemps à jouer La Mouette, c’est encore et toujours le théâtre. Arkadina, Constantin, Nina et Trigorine nous représentent nous, cercle élitaire du théâtre dans un monde campagnard qui n’y comprend rien. Le sarcasme que j’emploie ici, c’est le même que Tchékhov nous transmet avec un siècle d’avance. On commencera peut-être à croire que je ne fais des critiques élogieuses que des revisites de classiques; on me pardonnera de croire que Tchékhov nous parle encore mieux de nous que ne le font les auteurs modernes.

[1]. Prononcés de la même façon en anglais.
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The Seagull de Anton Tchekhov était présenté du 2 au 19 février 2014 au Centre Segal. M.E.S. de Peter Hinton.
Article par Corinne Pulgar. Bachelière en art dramatique, parfois régisseur, metteur en scène et conseillère dramaturgique. Aussi végétarienne, humaniste, addict de la parrhésie et numéricienne lettrée.