Dans l’objectif de mettre en lumière les artistes de la relève du champ de la danse actuelle à Montréal et de démystifier ce en quoi consiste le fait d’appartenir à cette dite relève, j’ai eu le plaisir de discuter avec Claudia Chan Tak. Exemplifier la relève à l’aide d’un profil particulier.

Artichaut : À quoi ressemble ta formation artistique jusqu’à maintenant?
Claudia Chan Tak : J’ai commencé à danser dans une école de loisir, sans avoir le désir de devenir professionnelle de la danse. J’ai juste toujours aimé danser. J’ai poursuivi une formation en arts plastiques au cégep pour ensuite faire le baccalauréat Intermedia/Cybertarts à l’université Concordia. C’est afin d’élever mes aptitudes en danse, discipline qui m’intéressait encore beaucoup, au même niveau que mes autres pratiques artistiques que j’ai entrepris le baccalauréat en création artistique dans le programme de danse à l’UQAM. Depuis deux ans, je suis à la maîtrise en danse contemporaine et je me penche sur mes propres créations et l’apport documentaire de celles-ci.
Je m’intéresse à l’importance des archives dans la documentation. En cinéma, les archives sont employées pour aborder un sujet tandis qu’en danse, l’utilisation des archives consiste souvent à reprendre une pièce, une chorégraphie ou alors à s’en servir comme matériel de création. Elles ne sont pas déployées à des fins historiques ou didactiques, comme c’est le cas dans plusieurs films documentaires.
A. : Ton cheminement multidisciplinaire t’apporte-t-il davantage à être chorégraphe ou interprète?
C. C. T. : Je dirais moitié-moitié. Grâce au programme de Concordia, j’ai pu me faire un réseau de contacts très intéressant en raison de la diversité des disciplines que j’ai pu toucher. Avec mes contacts et mes connaissances du programme de danse, j’ai l’opportunité de faire mes propres créations artistiques (performance, danse), mais aussi de travailler pour les autres (interprètes, vidéo, chorégraphe, court métrage, etc.)
J’avoue être dans la majorité de mes créations. Cette présence constante dans mes créations vient sans doute de ma formation en performance et je crois fermement que cela apporte une relation unique et différente avec mes interprètes. Le fait d’être moi-même un interprète rend, toutefois, le travail plus ardu.
A. : En tant qu’artiste de la relève, comment trouves-tu tes interprètes?
C. C. T. : Premièrement, le nombre d’interprètes dépend de l’idée du projet. Le choix se fait un peu par « magasinage ». Par exemple, lorsque je fais une formation, je suis très observatrice. Je regarde et étudie la façon de bouger des gens qui m’entourent. Alors il se peut que, des mois plus tard, je me souvienne de certaines personnes que j’ai vues danser dans ces formations et que je les contacte.
Le choix des interprètes est une question de distribution selon le projet: le fait que je connaisse cette personne ou non n’est pas si influent. La sélection est très importante, car l’idée de la chorégraphie vient de moi, mais elle s’adapte aux corps des interprètes et aux raisons qui font que je les ai choisis.

A. : Performance, vidéo, documentaire, danse; ta personnalité artistique est ancrée dans la multidisciplinarité. Comment définis-tu tes créations chorégraphiques de celles plus performatives?
C. C. T. : Toutes mes formations se mélangent instinctivement. Si je dois séparer mes créations, je dirais que c’est par ma façon de créer. Pour une chorégraphie, je vais répéter, penser une scénographie et des costumes, monter des séquences de mouvements, etc. Je vois ma position dans une œuvre performative comme étant beaucoup plus vulnérable. Je ne répète rien. Je réfléchis à mon concept sous tous les angles possibles, mais je ne répète pas physiquement parlant. La relation avec le spectateur est aussi très différente. La performance ne sera jamais la même. Un spectacle de danse, si tu le revois le lendemain, tu risques de pouvoir le reconnaître. Je crois que tout se joue dans la manière de travailler.
A. : Si l’on prend l’exemple concret de ta création la plus récente présentée pour Danse buissonnière 2014 cet hiver, Tout nu tout cru, peut-on décortiquer ta façon de fonctionner? Comment se présente-t-elle dans ta démarche sur la documentation?
C. C. T. : La bande sonore est composée des vraies conversations sur la nudité en situation de spectacle que nous avons eues ensemble, Louis-Elyan Martin (chorégraphe et interprète) et moi, et le matériel chorégraphique est venu en même temps. La création a été pensée pour l’événement de Danse buissonnière spécifiquement. Il s’agissait de la première fois que nous nous retrouvions nus sur scène, et ce, pour notre premier spectacle professionnel en tant que créateurs et interprètes. Nous voulions faire du nu pour le plaisir, sans nous prendre la tête, ce qui peut souvent être le cas lorsqu’il est question de nudité en danse contemporaine.
Dans un premier temps, le spectacle a été conçu pour un événement scénique, mais nous avons aussi soumis ce projet pour un événement performatif. Il est donc flexible et entre les deux types de création: performance et chorégraphie. Il est certain que le projet nécessite une modification dans l’optique qu’il est présenté comme une performance. Le milieu muséal ferait certainement en sorte que le concept serait peut-être analysé sous un angle plus esthétique. Dans ce genre d’événement, je crois être plus objet de présentation et moins sujet de présentation, comme il serait le cas sur une scène.
A. : Comment ce genre de création a-t-il été reçu?
C. C. T. : Le commentaire qui revient le plus souvent est que le spectacle leur a fait du bien, que ce genre de création fait changement. Pour le milieu, je crois que c’est aussi rafraichissant et que mon genre de création, de façon plus générale, sort du lot. Le mélange de discipline que je fais est, je crois, considéré comme un atout. Ma manière de collaborer, avec mon expérience et ma formation, démontre peut-être un plus respect et une compréhension plus juste du travail des autres puisque je comprends la difficulté et la quantité de travail que je leur demande. Cela crée de meilleures relations et mes demandes envers mon collaborateur sont plus précises et réalistes.
A. : En plus d’avoir la chance d’avoir un bon réseau de contacts grâce à tes formations, comment fais-tu pour diffuser tes créations et trouver des collaborateurs?
C. C. T. : Je trouve mes appels de projets sur Internet, je suis active sur les réseaux sociaux, etc. Je ne veux pas vendre mes créations pour vendre mes créations. Je vais analyser les lieux, les évènements, etc. Jusqu’à maintenant, j’ai été très chanceuse dans mes résidences d’artistes et les spectacles que j’ai faits. Je suis d’autant plus chanceuse de pouvoir compter sur les studios de l’UQAM pour répéter puisque s’il y a une réalité assez ennuyeuse pour la relève, c’est bien la location de studios. Cela peut s’avérer assez dispendieux.
On ne peut pas toujours payer ses collaborateurs, malgré ce que l’on voudrait, alors j’apprécie les échanges de services. Je suis contente de pouvoir dire que je vis de mon art…et de mes prêts et bourses. Je peux y arriver par la polyvalence de mes compétences. Et le fait de faire plusieurs types de projets artistiques m’apprend beaucoup artistiquement et cela me permet de ne pas faire qu’un seul type de projet tout le temps.
A: Des projets à venir?
C. C. T. : J’ai des projets de danse qui ne sont pas encore annoncés officiellement, alors je ne peux pas en dire plus. Sinon je suis interprète pour Les Soeurs Schmutt dans Schmuttland : pour une utopie durable et je travaille sur ma création de maîtrise ainsi que sur d’autres projets de mes pairs.
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Claudia Chan Tak, étudiante à la maîtrise en danse de l’UQAM, a participé à Tout nu tout cru: 5 À 7 nudiste. Deux danseurs qui voulaient faire du nu, présenté dans le cadre de Danses Buissonnières_Classe 2013 par Tangente en décembre dernier, et Schmuttland : pour une utopie durable, proposition des Soeurs Schmutt en collaboration avec les trois artistes, présenté en 2013.
Article par Anne-Marie Santerre.