Monumental. Avec un nom comme celui-là, il fallait s’attendre à un spectacle d’envergure : puissant, imposant et intense. Sur ce plan, la pièce a su assez bien répondre à mes attentes.
Le spectacle met en scène la compagnie de danse vancouveroise The Holy Body Tattoo, dans une chorégraphie signée Dana Gingras et Noam Gagnon, ainsi que le groupe de musique montréalais Godspeed You! Black Emperor (GY!BE). Attendu depuis longtemps par la critique – et surtout par les fans, à en juger par les gens assis autour de moi, excités de pouvoir enfin voir ce groupe emblématique du post-rock –, Monumental était présenté au Théâtre Maisonneuve à la Place des Arts les 11 et 12 avril derniers.

Le rideau s’ouvre sur neuf danseurs et danseuses, debout sur scène, immobiles, dans différentes positions où leurs corps semblent désaxés, déboités. Les interprètes1 se tiennent sur un socle rectangulaire à peine plus grand que la largeur de leurs épaules. Aveuglés par la lumière qui jaillit de sous leurs pieds, ils sont très limités dans l’exploration de l’espace : il n’y aura en effet aucun déplacement pendant un long moment, car bloqués sur leurs piédestaux, ils ne peuvent faire autre chose que de se tortiller sur place, avec toute la vigueur et l’énergie qui peut émaner de mouvements sans possibilités de déplacements. L’ambiance est teintée d’une tension dramatique. Les éclairages mettent l’emphase sur les interprètes, et les mouvements saccadés parfois synchronisés et parfois en dissonance, laissent transparaitre l’état d’angoisse qui règne grâce à cette scénographie.
La musique répond au ton grave mis en place. On reconnaît le style de GY!BE avec leur longues pièces. Il nous offre des morceaux de leurs précédents albums, en plus d’arrangements inédits au grand bonheur de nos oreilles. Mais visuellement, c’est tout autre chose : placé derrière des rideaux de projection, qu’on voit de plus en plus sur les scènes de danse contemporaine, le groupe de musique reste discret à travers la transparence du tissu. D’autres fois, il est complètement caché par un rideau opaque qui descend de temps à autre. Des projections d’images se juxtaposent alors aux silhouettes des musicien.ne.s. Si les interprètes demeurent coincés sur leurs socles une bonne partie du spectacle, n’en reste pas moins que l’environnement visuel change dépendamment des projections et des éclairages, nous transportant alors dans un drôle d’entre deux, entre statisme et dynamisme.
La scène est donc divisée en deux espaces séparés par un rideau: l’avant est relégué aux danseuses et danseurs, tandis que les musicien.ne.s s’exécutent en arrière-scène. Cette disposition ne met pas l’emphase sur le groupe de musique, et ce n’est pas sans rappeler leurs spectacles habituels alors qu’il joue dans le noir ou parmi des dispositions scéniques qui n’axent pas sur le visuel. GY!BE n’apparaît d’ailleurs pas beaucoup dans les médias, et sous leur posture anticapitaliste, il hésite à offrir une image, qu’elle soit médiatique ou scénique. Dans un contexte où le milieu de la musique populaire (ou star system) mise amplement sur l’aura de la figure publique du ou de la musicienne, nous refuser leur image m’apparaît être une résistance plutôt bien placée. La musique et leurs créations priment et nous immergent dans l’ambiance que le groupe cherche à créer. Avec une chorégraphie rigide et une haute maîtrise technique des interprètes, l’ensemble se complète assez bien.
La narration reste plutôt floue et n’est pas construite pour être linéaire, mais participe malgré tout à créer une impression d’évolution dans le spectacle. Une voix off se fait entendre dès les premières minutes – les mêmes paroles que la pièce musicale d’ouverture de leur album F#A# ∞, The Dead Flag Blue –, qu’on retrouve aussi à la toute fin. Malgré la rareté de ses interventions, les mots demeurent présents tout au long du spectacle. Des phrases sont projetées ponctuellement pendant la pièce et leurs propos cherchent à nous faire prendre conscience de notre corps : on nous parle du poil qui se hérisse à cause du froid, de cette drôle d’impression ressentie en bouche entre l’humidité du corps et la sécheresse de l’air, de cette sensation d’être touché.e pour la première fois. I am thinking about sex and surgery, peut-on lire. Le public est souvent obligé de délaisser la danse du regard l’instant de la lecture, à faire un va-et-vient visuel entre mouvement et textualité. Mots et cris sont parfois prononcés par les interprètes, à qui on redonne sporadiquement la parole qu’ils n’ont normalement pas dans le mutisme de la danse.
Une fois les interprètes descendus de leurs socles, ayant quitté leur état de sculpture mouvante, la tension et le sérieux retombent un moment alors qu’ils se retrouvent tous alignés devant la scène, immobiles, le regard détaillant la salle, un sourire béant accroché aux lèvres. Un long silence s’installe, ni bruit, ni musique. Le public regarde ce sourire, l’humour et l’absurde s’affirment peu à peu pendant qu’on entend le public tousser, rigoler subtilement, ne sachant s’il faut applaudir ou maintenir le silence. S’ensuivront des moments qui teintent la chorégraphie de calme, sans pour autant enlever la tension présente entre les interprètes. Être en groupe, n’est-ce pas justement cet état où chicanes, animosité et brutalité s’entrecroisent avec le sentiment d’être ensemble, de soin et de conscience des autres?
Il y a certes une transformation des dynamiques qui se dégage du groupe d’interprètes. Si au départ, tous semblent être pris dans leur individualité, la rigidité de la structure, presque militaire, tend à s’assouplir au fur et à mesure que le spectacle progresse. À quelques reprises, les musicien.ne.s se lancent dans des moments d’improvisation musicale, mais laissent aussi de longs silences, permettant à la danse de créer son propre rythme et de nous faire entendre les corps haletant et les bruits qui se dégagent des mouvements. De puissants portés se développent : c’est que les danseuses et les danseurs n’y vont pas de main morte quand il est temps de se rapprocher des autres. Ces moments sont plutôt chaotiques, le poids du corps est utilisé pour faire basculer sa ou son partenaire, ou pour créer de l’impulsion aux mouvements. C’est un chaos dans le bon sens du terme, comme ces moments contradictoires où l’on se sent submergé.e par plusieurs sentiments, ponctués par nos tics et par notre stress. Des mouvements parasites sont récurrents dans la chorégraphie et laissent le stress d’un corps accablé ressortir : se prendre les cheveux et les caresser vivement sur la gauche, se frotter les cuisses de petits gestes rapides et secs pour essuyer la moiteur de ses mains, se les presser dans le visage pour reposer ses yeux. Ce sont des thématiques bien présentes dans les diverses collaborations de Gingras et Gagnon, travaux dans lesquels mettre de l’avant la teneur d’une vulnérabilité humaine passe par l’endurance, la force et la fragilité des interprètes, à l’endroit précis où l’individuel se superpose au social.
Les interprètes finiront la pièce alignés et agenouillés au tout devant de la scène, en se frottant les bras, les cheveux, se caressant le visage, plus doucement cette fois, avant de remonter sur leurs socles dont certains ont été renversés par les courses et par les instants de tourment.
Monumental dresse, avec une vérité poignante, le portrait d’une crise individuelle marquée par une brutalité vulnérable et une fragilité violente.
1* Interprète sera accordé au masculin pour alléger le texte, et sera utilisé pour sa valeur épicène.
— Monumental était présenté au Théâtre Maisonneuve à la Place des Arts les 11 et 12 avril 2016.
Article par Jade Boivin – En plein dans le processus de la maîtrise en histoire de l’art, elle est particulièrement intéressée à tout ce qui tourne autour de la performance, du féminisme et des questions sur le genre. Mais aussi danseuse de contemporain à ses heures, c’est avec beaucoup trop de plaisir qu’elle a commencé plus récemment à fouler les planches de la scène swing montréalaise. Une posture critique est sous-jacente à toutes ses actions, il en va sans dire.