La dernière création de la compagnie Joe Jack et John, AVALe, aborde les thèmes de la colère et du « trop-plein ». Elle met en scène les différentes sources de frustrations accumulées que vivent deux colocataires, Jacquie et Michael, et ce, jusqu’à l’explosion de rage. Comme à son habitude, la jeune compagnie s’engage à faire du théâtre de recherche et de création avec des distributions hors-normes composées d’immigrants, de déficients ou d’handicapés divers. L’impuissance, l’étouffement et l’exclusion ont été les trois thèmes à la base du processus de création collective et c’est Catherine Bourgeois qui a signé la mise en scène.
Dans une maison modeste au toit qui coule, on retrouve le propriétaire, Michael, ainsi que Jacquie, une comédienne sans succès qui loge chez lui. Errant dans les parages, un visiteur non désiré se pointera le bout du nez: le tigre. Il est en colère, affamé, et il attend le bon moment pour tout faire dérailler et pour tout détruire.
Au sein d’une esthétique bonbon, cuisinette rétro et ciel bleu poudre ensoleillé, les personnages sont affublés de costumes simples: espadrilles blanches, jeans taille haute d’une actrice trop vieille pour vendre du yogourt, complet mauve d’un dandy et salopette typique du fermier bon enfant. Pour compléter le tableau et accroître cette illusion de légèreté, on retrouve sur scène un hula hoop, des cupcakes, une fausse poule et une maisonnette en carton gaufré. Tout est apparence et faux-semblant. Les murs de carton sont fragiles, tout comme les préjugés qu’on tente d’abattre.

Avec inventivité, on fait beaucoup d’effets avec peu. Les ventilateurs disposés tout autour de l’espace de jeu annoncent le pire. Ils soufflent le vent colérique et créent un effet stroboscopique intéressant. Dans le même esprit, la goutte qui, tout au long du spectacle, tombe du plafond dans une canne métallique, réjouit par sa simplicité. Son bruit qui se répète systématiquement est à l’image de la différence de ces individus sans cesse soulignée au quotidien.
Un long appel téléphonique de Michael débute le spectacle. La musique d’attente et le labyrinthe de la boîte vocale automatisée sont cocasses à souhait. La lenteur de cette introduction nous dévoile le style Joe Jack et John. On n’a pas peur des longueurs ou des silences et ce sont ces moments qui fonctionnent le mieux. Les actions, gestes et attitudes des interprètes parlent d’eux-mêmes. Quelques moments naïfs font rire: un malaise face à des ongles d’orteils coupés à table, un baiser donné à une poule ou un dégât essuyé du pied. Aussi, les superpositions d’éléments disparates sont intéressantes. On joue du Hula hoop sur la musique épouvantablement kitsch d’un second appel téléphonique. La performativité du spectacle amuse mais reste toutefois élémentaire. Puis, vient l’explosion tant attendue. Elle prolifère et éclate en coup de tonnerre, comme le cri d’un homme dans le silence du quotidien. Son contenu est toutefois relativement attendu: on lance de la nourriture, on crie, on court et il y a du faux sang.

Quelques dialogues nous font aussi sourire mais de ce côté, c’est plus délicat. On a l’impression qu’il y a mille et un compromis pour une seule réplique. Bien que la trame textuelle soit mince, on raconte trop et on explique trop. Par exemple, la situation précaire des deux colocataires est schématisée à gros traits et le moment où ils vont prendre une marche prouve à peine que la colère, ici le tigre, les manipule. La faiblesse dramaturgique nuit au côté visuel et performatif de la proposition. À vouloir constamment faire un état de la situation, on énumère et illustre de manière fade les sources de la crise à venir. De plus, certains passages sont ardus à comprendre et, malheureusement, ils semblent contenir le coeur du propos. L’urgence de Michael alors que, penché au-dessus de son établi, il énumère les attitudes, reproches et situations qu’il ne peut plus supporter, est touchante par sa sincérité. Seulement, la plupart des paroles nous échappent. On n’arrive pas à bien saisir les idées et donc, à entrer en dialogue avec ce qui se déroule sur scène. On nous met ainsi dans une position d’observateur, de voyeur posé là, dans le noir. La performance chantée du tigre dandy déçoit aussi. On voudrait que cette chanson passionnée s’enflamme dans cette esthétique aux allures de karaoké, mais l’effet reste pourtant faible. Le sérieux de la chose empêche la magie de l’imparfait et du hasard.
On a recherché, et avec raison, un « effet d’étrangeté nécessaire à la réflexion », mais à quelques occasions, la distance créée est plutôt celle d’une incompréhension. Le travail de recherche avec les voix distinctes et les distributions atypiques est très intéressant et gagne à être poursuivi. C’est tout à fait unique et provoquant dans le paysage théâtral montréalais souvent qualifié de frileux. Cette prise de parole est rare et se doit d’être partagée avec le public pour qu’elle devienne aussi la sienne, jusqu’à une certaine limite. Malgré les ratés, on attend avec intérêt la prochaine création de Joe Jack et John.
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AVALe est présenté jusqu’au 29 mars au théâtre Aux Écuries. Une mise en scène de Catherine Bourgeois.
Article par Josianne Dulong Savignac. Issue d’Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Josianne rêve d’un sandwich théorie-pratique-mayonnaise. Elle s’intéresse plus particulièrement au théâtre documentaire, à l’art visuel contemporain et au cinéma. Parlez-lui un peu et elle vous fera d’autres analogies douteuses.