La dernière création de Dany Desjardins, Winnin’ est un solo interprété par le chorégraphe lui-même. Le titre, inspiré de l’anglais et du slang, est une référence à la langue internationale de la réussite sociale et économique, mais aussi à la culture de la célébrité populaire. Empreint d’arrogance, souvent tourné en dérision, le chorégraphe propose une œuvre qui n’a malheureusement pas tout à fait su convaincre le public montréalais au début du mois de décembre.

Danseur phare de la scène montréalaise de danse contemporaine, Dany Desjardins a voulu livrer un commentaire sur les idéaux de célébrité, les discours de motivation et la volonté de réussite sociale à tout prix. Tout procédé est bon pour attirer l’œil, shake de protéines ou attitude sexy sont tous aussi légitimes lorsque l’objectif est que l’on se souvienne de vous. Se montrer, se faire voir, voilà ce qui était au centre de la proposition qu’a présentée l’interprète hors pair du 9 au 13 décembre dernier au Théâtre La Chapelle. Cette scène, habituée à y faire entrer des contenus explicites, provocateurs et, si possible, originaux dans leur forme artistique, était sobrement décorée pour l’occasion.
Dany Desjardins est connu pour avoir travaillé avec des grands noms de la danse québécoise. Il a notamment dansé pour la compagnie Marie Chouinard, Dave St-Pierre inc. ou encore Bouge de là. Il a collaboré avec des chorégraphes talentueux tel que Catherine Gaudet, pour sa dernière pièce Pow Wow, ou George Stamos, avec leur dernière collaboration présentée l’an dernier, Liklik Pik. Ses anciens projets nous ont habitués à une interprétation remarquable et très juste.
La pièce débute avec l’entrée en scène du danseur en contre-jour. Évoquant des moments de gloire auxquels lui seul participe, il déambule en tentant de nous inviter à entrer dans son univers. Il est simplement vêtu d’un rideau de douche transparent qu’il porte telle une robe de gala ou encore une robe de mariée. Quelques minutes plus tard, habillé cette fois, il s’accoude au long bar qui meuble le mur du fond. Enfilant une snap, casquette à palette droite, et des vêtements de style urbain, il commence à bouger subtilement puis avec plus de confiance en empruntant largement aux danses urbaines.

En effet, tout comme sa pièce précédente, ce spectacle s’inspire de différentes formes de danses urbaines: le waacking, une danse de bras provenant des clubs gais des années 1970, tandis que le hip hop, le rap et le twerk descendent, quant à eux, principalement de la culture afro-américaine. Ces styles mettent l’accent sur les trémoussements du bassin, l’ondulation du corps, les poses de bras rythmées, les mouvements des muscles du ventre et, bien sûr, l’attitude. En un bref instant, Dany Desjardins réussit, grâce à une posture différente et quelques gestes subtiles, à personnifier une danseuse de twerk, sexy et tout en courbe, puis d’un revers de la main, il revient incarner un b-boy avec sa démarche stylisée et ses poses de «gangsta». C’est donc surtout grâce à sa façon d’incarner les différentes facettes de sa personnalité, entrant tantôt dans les clichés masculins, tantôt féminins, que les subversions du corps sont présentées, mettant ainsi en déroute la réalité de son propre corps et de son rôle social.
Quelques minutes plus tard, sur l’air de Gimme me more de Britney Spears, le danseur mime cette fois-ci une jeune fille sous les projecteurs, fredonnant les paroles de la chanson pop. Le malaise est nettement palpable à mesure que celle-ci déploie des efforts pour conserver une posture et un air séduisant. Cette scène fait encore une fois écho à une volonté plus universelle de briller, mais rappelle aussi tristement son corollaire: la volonté d’être aimé. Les propos du spectacle empruntent de nombreux clichés et il faut en accepter la banalité pour apprécier ce traitement parfois sensible, esthétique, embarrassant ou amusant.
La pièce s’organise en tableaux et les transitions sont lentes, traduisant ainsi l’intention de prendre le temps d’établir la nouvelle proposition. Toutefois, on en prendrait plus. Le spectateur ressort inassouvi de ces différentes propositions et même du spectacle en entier, le contenu devient parfois répétitif. Jouant avec de très légères modifications des costumes et aucun changement de décor, c’est plutôt grâce aux éclairages de Paul Chambers, et par une musique plus narrative que le ton est donné. Cependant, le talent, la mise en scène et la scénographie font tout de même plaisir à voir.
Les deux derniers numéros avant le rappel offrent une performance plus intimiste et originale. Son interprétation du waacking sur fond de silence ainsi que sa prestation d’une forme de danse du ventre couché au sol conduisent vers un effet d’altération du temps. Les éclairages plus tamisés, le silence, la danse au sol moins extravertie et le caractère plus intimiste entrainent le spectateur à modifier sa perception du temps, de l’espace et du corps.
Lorsque les lumières s’éteignent, on est surpris de l’arrivée si subite de la fin du spectacle. Et, bien qu’il en rajoute avec une interprétation maladroitement parodiée de la chanson populaire Act Like You Know sous forme de rappel, Dany Desjardins a gagné son pari: il connaît un autre petit moment de gloire et nous fait passer un bon moment.
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La pièce Winnin’, chorégraphiée et interprétée par Dany Desjardins, a été présentée du 9 au 13 décembre 2014 au Théâtre La Chapelle.