Corpus victoris. Tragédie d’Olivier Dubois

La création monstre du chorégraphe français Olivier Dubois, Tragédie, est présentée jusqu’au 3 mai au Théâtre Maisonneuve. Bien plus qu’au diffus…
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La création monstre du chorégraphe français Olivier Dubois, Tragédieest présentée jusqu’au 3 mai au Théâtre Maisonneuve. Bien plus qu’au diffus parfum de scandale entourant cette pièce, le spectateur avide d’ébranler ses sens devrait prêter attention à ce génial bouillonnement incarné sur scène par dix-huit interprètes (neuf femmes et neuf hommes) totalement nus. Parce que la communauté n’attend pas et que l’événement se tient bien plus proche que d’aucuns pourraient croire: en notre propre chair survoltée. 

De la pénombre jaillit un corps à l’allure déterminée. Il trace une ligne droite à l’orée du regard pour finir par occuper le devant de la scène un court instant, avant d’effectuer un demi-tour raide et rapide et de regagner la noirceur de l’arrière-fond. Le mouvement se répète, les pas s’enchaînent tandis qu’un tambour électronique bat la mesure et les tempes. Captivant défilé de mode dont le nu constitue l’unique parure. Puis, un autre corps prend le relais, bientôt suivi par d’autres, en un mouvement presque perpétuel. Ceux qui quittent la scène sont remplacés, démultipliés; engrenage bien huilé où les danseurs ne se frôlent presque jamais. Leurs yeux et leur tête paraissent vidés, le corps quasi-machine poursuivant son chemin sans interruption ni intérêt pour le monde qui l’entoure. Les lignes que les danseurs longent tracent le schéma de plus en plus alambiqué, mais toujours impeccablement orchestré, d’une parade militaire dont la logique – déjà infime – aurait foutu le camp.

"Tragédie", d'Olivier Dubois (Crédit photo François Stemmer)
« Tragédie », d’Olivier Dubois. Crédit photographique: François Stemmer

L’histoire nous le montre, la nature a l’identique en horreur. Alors le rythme s’affole, des écarts se créent, des pieds s’empêtrent et des œillades s’échangent. L’hésitation desserre l’étau implacable de l’ordre et de la répétition. Avènement du chaos: les chemins se croisent, s’interrompent; basculements et gesticulations deviennent les maîtres mots de la danse. Hors de tout contrôle, la sève électronique gagne les interprètes de cette guerre silencieuse et archaïque, furieuse, où le corps proclame sa victoire par-delà l’opposition des sexes. Des genres sexués, hommes et femmes initialement séparés, un moment confrontés, ne demeurent qu’un tourbillon de membres et la sueur mêlée. Chaque contorsion devient unique, aucune des grimaces ne vaut celle de l’autre. Les interprètes se démarquent – saluons ici certains des plus remarquables, dont Arnaud Boursain, Virginie Garcia et Sébastien Perrault –, pourtant la troupe continue à faire corps, ou plus précisément à dresser un corps gesticulant et fragmenté. En témoigne la vision saisissante du magma de peau qu’alimentent les interprètes étalés sur le sol, roulant les uns sur les autres en un déplacement poisseux. Radeau d’une Méduse dépecée mais encore parcourue des soubresauts d’une vie qui refuse d’être remisée. Mais, plus qu’à Géricault, la chorégraphie d’Olivier Dubois évoque plutôt certains des tableaux du Caravage. Parés d’ombres, parfois même «habillés» par les quelques longs filins d’un rideau composant l’arrière-plan de la scène, les danseurs et danseuses sont frappés par des lumières crues ou d’un jaune vieilli, découvrant ainsi une atmosphère d’ocres et de pigments digne du grand maître italien. La Cène se rejoue devant nous, œuvre inédite d’un Caravage qui aurait adjoint à ses pinceaux quelques drôles d’instruments rock et électro. Or, ce qui est partagé dans cette communauté ne tient ni dans la paume d’une main ni dans une coupe en verre ou en terre: il s’agit seulement de l’énergie renversante, et par nature évanescente, du corps transfiguré par ses sens.

"Tragédie", d'Olivier Dubois (Crédit photo François Stemmer)
« Tragédie », d’Olivier Dubois (Crédit photo François Stemmer)

Il ne faut pas oublier de souligner l’impressionnant travail de François Caffenne pour la composition musicale, toute en énergie martelée et continue. Des guitares crachantes et des riffs entraînants composent un air psychédélique proprement fascinant. Quel orage électronique aurait été plus à même de dresser et de posséder les corps de cette épopée contemporaine hors-norme? Contemporanéité qui, en un sens, renoue avec le tribal et l’archaïque, exhibant la frénésie et la jouissance des commencements. Horde du présent rassemblée par-delà l’altérité, la sexualité ou la pensée, en un sursaut sans cesse rejoué jusqu’au débordement d’une possession extatique: le tableau s’anime, ses figures, secouées de spasmes, honorent Saint-Guy bien malgré elles. Ici, Tragédie nous rappelle les chairs assoiffées et toujours inassouvies de Co(te)lette d’Ann Van Den Broek, diffusée en novembre dernier à L’Usine C. Tragédie toutefois ne vise pas à harponner la conscience du spectateur. La pièce en appelle plutôt au fond obscur et mouvant qui attend, vigilant, en notre plus profonde intériorité.

L’œuvre d’Olivier Dubois fera sans conteste date dans la création chorégraphique actuelle. Sa terrible intelligence laisse le spectateur pantois et électrisé. Tragédie signe le retour au principe essentiel d’une danse démesurée et primale, manœuvrée par les mains d’un Rabelais prodigue dont on souhaite que la fête ne finisse jamais. Promesse faite à notre humanité: il n’y qu’à voir, et à se laisser emporter.

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Tragédie, d’Olivier Dubois, jusqu’au 3 mai au Théâtre Maisonneuve, Place des arts.

Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».

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