Le Théâtre La Chapelle ouvre sa saison 2014-2015 avec Nombreux seront nos ennemis, une coproduction ambitieuse et intrigante de la troupe VOLTE 21 et du Théâtre Péril. Le metteur en scène d’origine libanaise Hanna Abd El Nour, établi au Québec depuis quelques années, s’est épris des poèmes du recueil Nombreux seront nos ennemis de la défunte Geneviève Desrosiers. Si la poétesse, décédée tragiquement à l’âge de 26 ans en 1996, n’a pas eu le temps d’exploiter pleinement son indéniable talent, sa voix singulière qui lui survit est encore criante d’actualité.

La plume de Desrosiers est sauvage et ses mots, indomptables. Elle se situe à mi-chemin entre un pessimisme lucide et un amour débordant pour la vie. Dans plusieurs de ses poèmes, on a l’impression de suivre une trajectoire sous forme de parabole inversée. Tout commence par une chute vertigineuse qui nous précipite vers le fond d’un gouffre, là où l’obscurité y est absolue et où il ne semble n’y avoir aucune issue possible. Puis, tout juste avant d’atteindre le fond, une force nous propulse soudainement hors de l’abîme, vers la lumière, jusqu’aux étoiles. On garde précieusement en mémoire le geste répété par l’ensemble des interprètes lorsqu’ils pointent vers le ciel. «Ce qui force la vie, c’est que la lumière est indélébile», nous dit Desrosiers.
La poésie de Desrosiers donne l’impression d’un mouvement incessant, d’une frénésie sensible à la vie… à la fois douloureuse, brutale et terriblement attachante. L’interprétation physique des comédiens, très proche de la danse contemporaine, transpose habilement sur scène cette vivacité. Les interprètes s’agitent dans tous les sens, courent à travers la scène et récitent les poèmes dans des postures éprouvantes comme la tête à l’envers. On reconnaît la rigueur et la réflexion dont fait preuve le metteur en scène dans sa direction d’acteurs: la partition gestuelle est extrêmement précise, chaque geste se lie à chaque mot prononcé. Par contre, force est de constater que le résultat final n’est pas à la hauteur des attentes. Pour le spectateur, la portée émotive varie d’un poème à l’autre – on nous offre des moments intenses et touchants et d’autres plus faibles. Certains tableaux moins réussis sont contaminés par de nombreuses répétitions qui allongent et alourdissent inutilement la représentation.

Le manque de constance ne concerne pas uniquement le travail du metteur en scène. La distribution s’avère inégale. Si l’on se délecte de l’intensité d’Ève Presseault, de Dany Boudreault et d’Emmanuel Schwartz, on se pose des questions sur la rigidité volontaire d’Émilie Gilbert qui détonne du reste ou encore sur le manque de passion qui semble affecter les autres interprètes. Impossible de ne pas glisser un mot sur le travail délicat et tout en nuance de l’éclairagiste Martin Sirois. Non seulement ses éclairages ajoutent un peu de vie aux comédiens qui en manquent dans leur interprétation, mais ils réussissent aussi à créer des atmosphères qui oscillent entre deux extrêmes: la clarté et l’obscurité. Ce va-et-vient se marie à merveille avec ce mouvement présent dans les poèmes de Desrosiers. Rien ne stagne, tout bouge.
Il faut néanmoins saluer la vision audacieuse d’Hanna Abd El Nour, celle de transposer à la scène la riche plume de Desrosiers encore méconnue. Si les défauts de la production nuisent indéniablement au résultat final, il n’en demeure pas moins que ce genre de tentative, à la fois réfléchie et risquée, ne peut qu’être accueillie avec enthousiasme dans tout milieu artistique qui cherche à éviter l’immobilisme. Mieux vaut l’audace que le confort.
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Nombreux seront nos ennemis était présenté au Théâtre La Chappelle du 16 au 20 septembre 2014 dans une mise en scène d’Hanna Abd El Nour. Une production de VOLTE 21 et de Urd Théâtre.
Article par Elizabeth Adel. D’où vient cette passion brûlante pour les arts de la scène qui ne s’est jamais éteinte? Ayant grandie loin de toute forme d’art, Élizabeth n’en sait rien. Elle a cependant la certitude qu’elle pense trop et qu’elle aime la vie dans tout ce qu’elle a de compliqué. La piste est peut-être là. Pour toutes questions, commentaires ou plaintes au sujet des textes qu’elle publie ici, n’hésitez surtout pas à la contacter. Élizabeth adore converser et elle serait heureuse d’entendre vos opinions.