Naviguant entre abstraction et figuration, Pierre Dorion se joue du regard des spectateurs, allant même jusqu’à produire des jeux optiques déroutants. Sa maîtrise de la lumière et son soin dans le fini pictural, tellement lisse qu’il s’apparente presque à une photographie, nous amènent à repenser la façon dont on se représente les œuvres ainsi que leurs dispositions dans l’espace. Dans l’exposition de Pierre Dorion, qui a lieu à la Galerie René Blouin du 31 octobre au 19 décembre 2015, nous sommes conviés à une expérience sensible.

L’artiste, qui s’est d’abord fait connaître pour ses peintures empreintes de citations ayant trait à l’histoire de l’art, s’est ensuite tourné vers des représentations d’espaces dits «ambigus». En réalité, ces espaces sont tellement prégnants dans notre société urbaine contemporaine (vitrines, entrepôts, condos, etc.) que l’on a tendance à oublier la vue de l’esprit par laquelle ils virent le jour. C’est comme si ces lieux étaient devenus tellement intégrés, que leur omniprésence nous les rendrait à la fois familiers et invisibles. Toutefois, il arrive que l’on reste ébahi devant un banc en aluminium dans le métropolitain, qui à lui seul fait preuve de qualités esthétiques inattendues. Ou alors que l’on songe à l’utopie moderne en architecture, qui s’est évertuée à construire des habitations pour loger les baby-boomers dans les années 1960-70, laissant aux générations futures des bâtiments géométriques dressés vers le ciel. Cette expérience sensible, quasiment indicible, fait l’effet d’une abstraction onirique et irréelle. Une tension perceptive se crée dès lors, car il ne s’agit en rien d’un rêve, mais bel et bien du lègue de nos parents. C’est, me semble-t-il, un angle qui nous permet de saisir les tableaux de Pierre Dorion.
Lorsque l’on entre dans la galerie, la première salle présente quatre tableaux abstraits, dont seuls deux titres évoquent un caractère figuratif (Saint-Siméon et Vauvert). Ces deux tableaux comportent une ligne d’horizon graphique, les scindant en deux. Les parties supérieures des tableaux semblent vaporeuses, pour ne pas dire brumeuses. Les choix de teintes sont saisissants et témoignent du métier du peintre, nous ballotant entre la sensation d’une réminiscence du lieu présenté et la lumière artificielle d’un écran. Cette tension dans la finesse des teintes nous rappelle que Pierre Dorion a un œil aiguisé et que son travail se base sur une documentation photographique, pour restituer la fugacité de la lumière et délimiter le périmètre de ses tableaux par des compositions acérées. Le dernier tableau de la première salle, Sans titre (MM), laisse perplexe par son titre. J’ai appris par la suite que les lettres entre parenthèses font référence au lieu de l’image source. Ce choix de dépouillement par le titre indique une volonté de l’artiste de se détacher d’un fardeau anecdotique et d’essentialiser de façon plus radicale l’effet abstrait de ses œuvres, réduisant à deux lettres dissimulées la charge figurative. Si l’on regarde attentivement, on sera même parfois surpris de rentrer dans un état méditatif et de perdre nos repères spatiaux devant les tableaux.
Cette expérience optique se poursuit avec plus de ferveur dans la deuxième salle, dont le parcours commence ironiquement par le tableau Blind II, une manière malicieuse de souligner la qualité de trompe-l’œil des œuvres. Deux tableaux dépeignent également, de façon hautement spéculative, la vitrine du Whitney Museum et un morceau du MET. À vrai dire, sans le titre il serait impossible de les reconnaître visuellement. Le parcours dans cette salle se termine par un tableau représentant un espace vide et mystérieux, duquel ressurgit un halo bleu reflété par un sol lustré, intitulé Sans titre (PP).

Et enfin vient la troisième salle, de loin la plus ambivalente, qui combine un petit tableau figuratif intitulé Sao Paolo (Mondrian’s studio) et faisant écho aux peintures ars gratia artis antérieures de l’artiste, avec deux tableaux faits de subtils dégradés colorés, Dusk VI et Dusk V. S’y trouvent aussi trois autres tableaux: un dont la dominante est jaune et qui représente une sorte de bureau déserté, Sans titre (VGM), et deux autres abordant le concept d’espace dans l’espace (avec la représentation d’une fenêtre flottant sur un fond éthéré pour l’un et d’un cadre flottant sur un fond rose pour l’autre). Ils nous communiquent malgré eux une référence à l’histoire de l’art par leurs compositions respectives, telle une Femme nue assise sur un fauteuil rouge (1897) de Félix Vallotton, mais dont la figure et le fauteuil semblent avoir disparu, poussant ainsi à magnifier le fini lisse des tableaux pour palier le caractère proprement incorporel des toiles.
Ce parcours nous a permis de souligner le caractère narratif de l’exposition de Pierre Dorion. Délicatement, le peintre nous prend par la main dans la galerie et nous amène dans sa sphère, où les figures et les titres ont disparus pour que l’on habite ses tableaux et où les choix de couleurs nous bercent dans un rêve diurne intriguant. Mais façonner le réel, se l’approprier de manière singulière, le faire à son image, n’est-ce pas le rôle du peintre? Le fait d’avoir été confronté à des sujets d’ordre architectural et photographique nous contraint à sortir des tableaux. Lorsque la visite se termine, on divague dans les rues du Vieux-Port de Montréal, en étant attentif au moindre détail industriel improbable. Or l’état de grâce s’estompe peu à peu en voyant l’écaille et la rouille des bâtiments, le caractère grisâtre de la ligne d’horizon et surtout les voitures qui défilent. On s’aperçoit avoir été à proprement parler berné par les œuvres, ou plutôt par l’utopie moderniste, car le tableau Sans titre (VGM) nous annonçait déjà le déclin par le solipsisme, ou la grande vacuité d’un idéal à l’équilibre précaire, avec la précision de l’acte pictural. L’espace dans l’espace, portant sur un paysage inventé, l’évanescence d’une lumière, perturbant nos repères spatiaux, voilà cette grande mélancolie juste, sans fausses notes, qui constitue l’expérience sensible de l’exposition de Pierre Dorion.
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L’exposition Pierre Dorion est présentée jusqu’au 19 décembre 2015 à la Galerie René Blouin, 10 rue King, Montréal.
Article par Alban Loosli.