Un an après nous avoir offert sa brillante composition poétique, Royaume scotch-tape (Hexagone, 2015), l’auteure montréalaise Chloé Savoie-Bernard nous revient en force en cette rentrée littéraire. Paru chez Tryptique en septembre 2016 et en nomination pour l’édition 2016-2017 du Prix littéraire des collégiens, le recueil de nouvelles Des femmes savantes déploie une galerie de portraits. Des femmes, dépeintes dans une langue déliée alliant une frontalité incisive à une élégance propre à Savoie-Bernard. Une œuvre qu’il m’a tout simplement été impossible de poser avant la fin, et qui me fait déjà de l’œil pour une relecture. C’est animée d’une vive curiosité que j’ai interrogé l’auteure au sujet des rouages de son écriture.

Fanie Demeule : Quelle était l’idée générale derrière ce recueil de nouvelles? Ta première image ou intention?
Chloé Savoie-Bernard: C’est un livre qui s’est constitué en quelque sorte par lui-même ; j’ai réuni des histoires que j’ai écrites au fil des années ; la plus vieille nouvelle doit avoir presque dix ans, et la plus récente, six mois. J’avais envie d’écrire sur des filles et des femmes qui ressemblent à celles que je vois autour de moi, et qui me ressemblent aussi un peu.
FD : On remarque que l’intertexte occupe une place singulière dans ton écriture, comme une filiation prenant des allures de hantise. Certaines narratrices, comme c’est le cas de la première, semblent irréversiblement contaminées par ce lien. « Quand je ferme les yeux, je m’imagine très bien ne plus être fille de Nelly et de Sylvia, je renie mes mères comme elles me renieront lorsque je ferai comme toutes ces filles de mon âge dans l’autobus. » (p. 13) Ma question est donc : pour toi, le fait de savoir s’accompagne-t-il d’une certaine fatalité?
CSB : Il y a toutes sortes de savoirs, qui proviennent de différents lieux ; la famille, l’école… Et puis, il y a aussi de nombreuses règles moins claires, sorte de codes de conduite tacites ; si on en déroge, on risque malgré tout de se faire montrer du doigt. C’est difficile de circonscrire des périmètres à l’intérieur de tout ça où l’on peut être libre ou créatif ; j’ai l’impression, en tout cas, que c’est [ce] contre quoi se butent les personnages de mes nouvelles. Qu’est-ce qui nous appartient à soi et qu’est-ce qui est modelé par l’ensemble des discours dans lesquels on évolue ? C’est compliqué à négocier, et c’est un peu comme se demander ce qui vient en premier, l’œuf ou la poule. Mes personnages nagent dans de l’intertexte parce que j’ai l’impression constamment, en tant que femme, en tant qu’humain, d’être prise dans un confluent de paroles qui, comme des voiles, à la fois me constituent et m’empêchent d’atteindre mon corps en propre.
FD : Ton écriture est davantage de l’ordre du constat que de la critique ouverte, et suggère plus qu’elle ne juge. Comment envisages-tu l’apport de l’interprétation de la lectrice ou du lecteur envers tes propositions?
CSB : Je l’envisage avec joie ! En premier lieu, que mes livres aient un écho est précieux, et même si je ne sais pas tout à fait comment réagir lorsque les gens me disent qu’ils ont aimé (ou pas) ce que je fais, oui, je trouve qu’être lue est une chance. Surtout dans un contexte comme celui du Québec, où j’ai parfois l’impression qu’il y autant d’écrivains que de lecteurs. En deuxième lieu, je trouve que le texte appartient pas mal à celui qui le lit. Je ne propose pas de thèse, ou en tout cas, si je le fais, c’est malgré moi. Ma plus grande prétention (ou mon plus grand espoir) est de faire de la littérature. Et de la littérature, ce n’est pas du pamphlet. Je ne cherche pas à convaincre.
FD : Et comment définirais-tu ta relation avec tes personnages?
CSB : Je ne pense pas faire dans l’autofiction ou le récit de soi, même si j’adore en lire, mais il y a un peu de moi dans mes personnages, un peu aussi de beaucoup de filles que j’ai rencontrées, ou qui sont mes proches. J’imagine que ça fait que je les aime et les déteste à la fois, parce qu’elles ne me renvoient pas nécessairement à ce que je préfère chez moi, ou à ce que je préfère chez les autres femmes que je côtoie. Plusieurs passages de ce livre sont encore pour moi difficiles à relire, parce que je les trouve inconfortables, parce que j’ai écrit des choses qui ne me flattent pas dans le sens du poil. Et tant que mes personnages me font violence, j’ai l’impression de ne pas tout à fait rater mon projet d’écriture.
FD : « J’ai claudiqué souvent, mais il s’agit peut-être seulement de me tordre les chevilles, d’aligner mes genoux, mes chevilles et mes pieds pour arrêter de marcher à côté de moi, pour marcher dans mes propres pas. » (p. 121)
À mesure que leur récit se développe, on se rend compte que, malgré leur apparence concrète, ces figures témoignent d’une friabilité identitaire qui se manifeste au contact de l’autre. Quelle serait la place du corps et de la sexualité, omniprésents à travers tes mises en scène, dans ce rapport à soi problématique?
CSB : Je ne veux pas dire que c’est comme ça nécessairement tout le temps dans la vie en général, sans doute existe-t-il des relations d’amour où l’autre n’est pas un pansement que l’on pose sur sa blessure, où l’autre n’est pas un pare-balle entre soi et le monde, mais dans les Femmes savantes, je pense que la sexualité agit comme vecteur de l’identité. Le corps de l’autre donne les contours du corps de ces filles, et, lorsqu’il se décolle, elles se retrouvent morcelées, absentes en elles-mêmes.
FD : Comment as-tu élaboré l’ordre d’apparition des nouvelles?
CSB : Je l’ai élaboré avec mon éditeur. On voulait trouver un équilibre entre les nouvelles plus courtes, aux phrases plus hachurées, et les plus longues, qui sont aussi portées par des phrases interminables. J’aimais aussi l’idée d’ouvrir avec une nouvelle qui parle de « quitter la littérature » pour accéder au monde réel, et une nouvelle qui parle de la littérature comme lieu qui permet d’accéder au réel. Ça me paraissait être une contradiction qui avait du sens.
FD : Quelles sont tes muses et pourquoi?
CSB : J’espère ne pas avoir de « muse ». Pour moi, une « muse », c’est une fantasmatisation d’une personne qui l’objectifie. Et qu’est-ce que la muse reçoit, de quoi est-elle nourrie, du regard de l’autre seulement, non ? Une muse est passive, et autant je ne veux pas avoir de muses, autant je ne souhaite pas en être une. J’aurais l’impression de me jeter tête première dans un rapport hyper hiérarchisant, et comme on est toujours dans des rapports de force, au moins éviter ceux que l’on peut déceler. J’essaie aussi de ne pas être une fan, même si j’échoue sans doute souvent, parce que je reproche la même chose aux fans qu’aux gens qui ont besoin de muses : de faire disparaître l’autre devant leurs propres désirs. Par contre, des gens m’inspirent. Beaucoup d’écrivains, d’auteurs. Quelques artistes visuels même si je suis loin d’être une experte. Je ne lis sans doute pas assez, mais lire reste ce que je préfère faire, c’est dans la lecture que je me sens le mieux. Mes amies m’inspirent beaucoup, et mes amies littéraires m’inspirent d’une façon particulière. Elles me font lire des livres vers lesquels je ne serais pas nécessairement portée, qui ouvrent mes horizons. Elles croient aussi en moi, dans mon écriture, mais aussi en moi comme être humain, et juste de les voir avoir cette croyance-là, ça me donne envie d’être plus grande, d’être plus forte que je ne le suis.
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Nous remercions Chloé Savoie-Bernard d’avoir généreusement accepté de répondre à nos questions.
Savoie-Bernard, Chloé. Royaume scotch tape. Montréal : Éditions de l’Hexagone, 2015, 80 p.
__, Des femmes savantes. Montréal : Éditions Triptyque, 2016, 121 p.
Article par Fanie Demeule.