Des mots. Pour le personnage, pour le comédien, pour le spectateur.

Si sur une terre inconnue rêvée par les dramaturges, leurs personnages inventés s’animaient ? À cette réunion sacrée, Geneviève Billette, inviterait…
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Si sur une terre inconnue rêvée par les dramaturges, leurs personnages inventés s’animaient ? À cette réunion sacrée, Geneviève Billette, inviterait Karl, le perturbateur, Hans, l’ouvrier type, Nils, le garçon à la capacité gustative hors norme, Sarah, la petite fille qui chante la plus haute note humainement productible, Sammy et Timothée, les jeunes fugueurs à la recherche du pays des genoux et Évariste Galois, le mathématicien, érudit, d’une intelligence trop vive pour son époque. La naissance des personnages recèle ses motifs, ses mystères et ses dualités ; et  dès le stade embryonnaire, ceux-ci sont spécialement ficelés pour des spectateurs, pour une société. Geneviève Billette, auteure dramatique et professeure à l’École supérieure de théâtre m’a parlé de son rapport à l’écriture, un rapport aux multiples facettes, un rapport qu’elle tente encore aujourd’hui de saisir.

Crédit: Julien Tremblay-Léger

Dangerosité

Le charme a opéré, dit-elle, au moment où Jacques Leblanc a interprété La Flèche dans l’Avare de Molière, mis en scène par Jean-Pierre Ronfard (Théâtre du Trident, 1989). C’est là que sa profession s’est tracée. Pour Geneviève Billette, ce geste d’insuffler les mots aux comédiens pour créer le personnage dramatique est le gage d’un danger. La dangerosité apparaît lorsque le comédien qui incarne le texte propose un modèle à l’humanité et « élargit le spectre de ce que l’on reconnaît comme humain ». C’est ce désir de l’animation d’un modèle de l’humanité qui se présente à elle comme un terreau et un motif  à l’écriture théâtrale. C’est aussi « l’aspect démocratique qui met en lumière le spectre des visages humains », en l’occurrence cette multiplication des points de vue qui lui permet de poser un regard sur le monde.  Or, ce regard s’étend des mots imprimés sur papier jusqu’au corps vivant du comédien, c’est précisément entre ces deux pôles que le personnage théâtral vit. La matérialisation des mots du comédien au personnage est organique. Elle s’approprie une forme de l’instantané, une forme plastique, une forme du sang qui coule dans les veines.  Et c’est là toute la dangerosité du théâtre.

Écrire

Écrire du théâtre pour Geneviève Billette, c’est apprivoiser des personnages, d’abord flous, pour dessiner leurs contours, pour les admirer, pour les détester, pour tenter de comprendre leur humanité. Si aucun rituel d’écriture précis ne régit le  travail  de la dramaturge, elle considère néanmoins que ce geste est constamment à baliser et qu’il se métamorphose selon les univers et les projets qui l’animent. Son rituel d’écriture dépend aussi du quotidien et du mode de vie : « J’enseigne maintenant! Je travaille avec de vrais êtres humains et non pas seulement avec des êtres fictifs. »

Quête

Certains mots sont utilisés de manière récurrente par les auteurs. Ils martèlent leur discours, souvent pour transmettre la nature profonde de leur geste d’écriture. Pour Billette, le mot « quête », comme révélateur du secret de son art, semble incarner le leitmotiv de sa démarche. « Entre deux pièces, une histoire se raconte. Celle du temps, celle des métamorphoses, celle de la quête[1]. » Or, cette quête évite de compartimenter ses projets. Bien sûr, Billette considère ses pièces de théâtre de manière individuelle, mais elle les inscrit aussi dans un parcours continu, panoramique, où les récits s’unissent pour se révéler davantage. Sa quête est investie, entre autres, par une certaine sensibilité aux rapports entre individus et collectivité; plus précisément par « ce moule qui peut tronçonner la pensée, même dans une société démocratique ». D’une part, ses pièces Crime contre l’humanité  et Le gouteur déploient un regard sur des personnages contraints par leur société, tandis que Le pays des genoux aborde le phénomène de la désobéissance, Contre le temps questionne quant à elle la créativité et la pensée trop souvent atrophiées.

Aujourd’hui, le théâtre

Si la notion de quête est un élément qui s’impose dans le parcours artistique de Geneviève Billette, la place qu’occupe le dramaturge dans la société québécoise lui pose également moult questionnements. « Nous vivons dans une société bruyante », dit-elle. Les fioritures qui entourent les productions sont souvent plus galbées que le message lui-même. Sans vouloir participer à ce bruit souvent alimenté par les médias de masse, Geneviève Billette tente plutôt d’articuler l’urgence de sa parole par une recherche formelle. Avant de faire du bruit,  le message derrière le projet mérite qu’on s’y attarde, qu’on réfléchisse à ce qu’il apporte de plus à notre culture. Ce théâtre-pour-le-théâtre-bien-emballé est peut-être le syndrome de l’affiche qui surplombe le contenu. Ne le souhaitons pas. Mais en regardant la programmation des théâtres institutionnels et moins institutionnels, les artistes autant que les spectateurs peuvent se questionner. Sans pour autant tourner totalement le dos au théâtre de divertissement, certaines questions sont légitimes : pourquoi monter telles ou telles œuvres aujourd’hui? Qu’apportent-elles à notre société contemporaine? D’ailleurs, Geneviève Billette n’est pas la première à manifester ses inquiétudes quant à un théâtre souvent convenu. Le Projet Blanc d’Olivier Choinière a proposé une réflexion semblable. Il clame la mort du théâtre pour le faire revivre. À travers ce projet, Choinière propose que le champ théâtral contemporain saisisse le présent plutôt que de remâcher le passé.

Ces réflexions nous amènent à observer, à réfléchir, à choisir nos valeurs en tant que spectateurs. Choisir la réflexion, le questionnement, plutôt que la facilité du «convenu» divertissement est probablement le gage d’une plateforme théâtrale en santé. D’ailleurs, c’est dans un tel contexte que des artistes comme Geneviève Billette peuvent alimenter nos réflexions et proposer des modèles à l’humanité ; en créant d’autres personnages dramatiques comme Karl, Hans, Nils, Sarah, Timothée, Sammy et Évariste Galois.

Article par Noémie Roy.


[1] Geneviève Billette, « Mes Batailles et mes deuils », Liberté 287, vol. 51, no. 3, février 2010, p. 41-47.

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— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM