Songe populaire ou Hollywood shakespearien. Le songe d’une nuit d’été de Frédéric Bélanger

Les textes de William Shakespeare, vraisemblablement l’un des plus grands auteurs de tous les temps, peuvent sembler un peu inaccessibles…
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Les textes de William Shakespeare, vraisemblablement l’un des plus grands auteurs de tous les temps, peuvent sembler un peu inaccessibles lorsqu’on les aborde aujourd’hui. Plusieurs motifs fantastiques surprennent (le spectre d’Hamlet, les trois sorcières de Macbeth, la reine des fées du Songe d’une nuit d’été) chez cet auteur, dont l’œuvre a été édifiée au rang de classique intemporel. Pourtant, toutes les œuvres de ce dramaturge tendent à représenter cette figure devant être accessible à l’ensemble de la population (du roman Hag-Seed (2016) de Margaret Atwood à la série télévisée Doctor Who en passant par le film La Société des poètes disparus (1989)). Les références ou allusions à la culture populaire sont légions (seulement au cinéma: Star Trek VI: The Undiscovered Country (1991), The Nightmare Before Christmas (1993), The Lion King (1995), Space Jam (1996)…), tout comme les adaptations cinématographiques (en particulier, Roméo et Juliette (1597). C’est donc tout à fait judicieux de la part du Théâtre Denise-Pelletier (TDP), qui s’adresse largement à un public secondaire et collégial, de revisiter la comédie Shakespearienne sans doute la plus connue (notamment grâce au célèbre trickster qu’est l’amoral Puck): Le Songe d’une nuit d’été (1595). A été présentée du 21 mars au 18 avril 2018 cette célèbre pièce, adaptée par Steve Gagnon et Frédéric Bélanger, et mise en scène par ce dernier.

Les tragédies de l’auteur anglais sont généralement plus connues aujourd’hui (Hamlet, Jules César, Macbeth, Othello, Le Roi Lear, Roméo et Juliette), leur nom se centrant autour de figures (et leur sombre destinée) qu’on risque d’entendre dans diverses productions culturelles (sans d’abord les rattacher précisément au dramaturge). Les titres des comédies évoquent des contextes (la pièce analysée, par exemple) ou même des expressions courantes (Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira, Tout est bien qui finit bien). La dimension divertissante de ces pièces se conjugue à leur valeur allégorique. La version originale du Songe d’une nuit d’été s’achève, par exemple, sur l’écoute d’une pièce (dans la pièce) par les différents personnages qui commentent, et à travers laquelle des liens avec l’œuvre que les spectateurs sont en train de voir s’établissent grâce à l’autoréflexivité.

À l’instar de beaucoup d’éléments signifiants du texte original, la scène est retirée de la mise en scène du TDP. Une dizaine d’acteurs seulement, dont certain.es ont deux rôles, incarnent les personnages de la nouvelle pièce. Ils sont moins nombreux que dans celle de Shakespeare, qui compte plus d’une vingtaine de personnages, outre les nombreux figurants (les groupes des fées et des serviteurs obéissant à leur chef respectif). Les enjeux narratifs des personnages sont réduits à leur plus simple expression: le spectateur est diverti par leurs passions totales et l’amour aveugle leur fait multiplier les bévues. L’excès des passions qu’on retrouve déjà chez Shakespeare transforme, dans cette pièce, les personnages en acteurs de burlesque, genre marquant le début du cinéma (alors muet), rappelant également par moments la commedia dell’arte par l’excès des mimiques et de la gestuelle (sans toutefois posséder ses histoires complexes et tordues). La réécriture des dialogues se concentre principalement sur les jeux clownesques. Et pourtant, des traces du texte fondateur ressurgissent dans le chaos des amours et des retournements de situation (littéralement dans la mesure où Puck intervertit les amours de plusieurs personnages). L’acteur jouant Puck (Dany Boudreault) offre une solide performance, s’ancrant dans la gestuelle propre au théâtre et poussant presque à la perversion, par moments, les frasques du farceur et embrayeur narratif. Malheureusement, le jeu de tous les acteur.rices ne possède pas cette irréprochabilité: si plusieurs scènes burlesques sont parfaitement exécutées (rappelant les cartoons de notre enfance), plusieurs hésitations (ou mauvaises prononciations – rendant à certains moments inaudibles le propos) sont survenues durant les répliques (lors de la première de la pièce). C’est d’autant plus surprenant de la part cette distribution d’acteur.rices connu.es.

Le magnifique Puck, contemplant son œuvre et la souffrance des personnages.
Le songe d’une nuit d’été. Crédit photo: Gunther Gamper

Avec la réécriture, on passe du songe shakespearien au «DREAM» hollywoodien, qui s’éloigne à bien des égards de la première version. La plupart des enjeux qu’aborde Shakespeare s’évanouissent derrière cette représentation obsessive ultime du rêve américain: devenir une star et tomber en amour (un amour riche, jeune et beau). Pris dans ce scénario quelque peu éculé et les clichés qu’il implique, les personnages errent dans l’espace moderne, éblouissant, qui tend à devenir plus significatif que les personnages eux-mêmes. Le dispositif scénique récupère le rêve d’adolescents amourachés et épris de liberté pour le présenter à travers de brèves projections sur un immense écran noir et blanc (jouant sur la nostalgie du début du cinéma états-unien qui fonde le mythe d’Hollywood). Certaines projections montrent la (fausse) préparation des acteur.rices de la pièce. Au centre de la scène, une énorme enseigne néon éclaire de ses lettres l’horizon des personnages avec le mot «DREAM». Le panneau gagne en consistance à travers l’éphémérité des personnages.

Le dispositif scénique surplombant les comédien.nes.
Le songe d’une nuit d’été. Crédit photo: Gunther Gamper

Un deuxième niveau narratif est construit à partir des péripéties ordinaires des trois ouvreur.ses, qui rêvent de percer, chacun.e à leur manière, dans le monde parfois impitoyable du spectacle et d’ainsi accéder à un Nouveau Monde merveilleux. À ce propos, il importe de mentionner un bémol conséquent: si aborder les questions de la dictature de l’image et du vieillissement des femmes à Hollywood (et, par extension, dans l’ensemble des arts du spectacle) est fort judicieux et aurait pu permettre à la pièce d’utiliser pleinement son esthétique incroyablement réussie pour élaborer une véritable réflexion, il y a un problème à réactiver les clichés envers les groupes marginalisés. Plusieurs remarques sont lancées à l’ouvreuse sur sa corpulence, tendant à banaliser la grossophobie, la présentant comme ordinaire, répandue, inévitable et surtout, pouvant devenir un ressort comique facile pour faire rire le public. Les moments où l’ouvreuse s’adresse aux spectateurs pour les confronter n’empêchent pas le gag de continuer – le rire suspendant le jugement critique –, alors qu’ils devraient plutôt permettre la conscientisation de la violence manifestée à son égard par la méchanceté des commentaires. On peut aussi légitimement remettre en question la place des femmes dans la pièce: celles-ci se battent encore une fois entre elles pour avoir l’attention des hommes, physiquement et verbalement, s’humiliant abondamment et s’abimant sans retenue. Certes, ces représentations existent à l’intérieur de la culture, mais les présenter sans les déconstruire tend seulement à les propager.

Les trois ouvreur.ses autour de la star Titania.
Le songe d’une nuit d’été. Crédit photo: Gunther Gamper

Ainsi, ce qui est surtout consistant dans la pièce, ce sont les images du simulacre: illustration de l’esthétique hollywoodienne carburant aux clichés et très accessible, se construisant avec des représentations divertissantes, mais potentiellement interchangeables, voire oubliables, et des personnages finalement assez vains (Puck excepté), pris dans le vide de leur existence où l’amour devient cet espace qu’ils doivent investir, profitant de leur beauté et de leur jeunesse tant que la lumière (et le rêve) dure…

Le songe d’une nuit d’été a été présenté du 21 mars au 18 avril 2018 au Théâtre Denise-Pelletier.

Article par André-Philippe Lapointe.

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