La libération des oubliés. Alfred d’Emmanuel Schwartz

Emmanuel Schwartz est un artiste éclectique avec plus d’une corde à son arc. À la fois auteur et comédien, ce…
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Emmanuel Schwartz est un artiste éclectique avec plus d’une corde à son arc. À la fois auteur et comédien, ce créateur parfaitement bilingue ne se lasse pas de nous surprendre. Contrairement à certains artistes qui se campent dans des thématiques ou des styles particuliers (et dont le public, conséquemment, peut facilement se douter de ce qu’ils préparent), Schwartz semble préférer l’exploration et l’imprévu. Alfred, sa nouvelle création présentement à l’affiche au Théâtre d’Aujourd’hui, appuie ce fait car elle est en partie née du hasard.

S’intéressant aux failles du système capitaliste nord-américain tant idéalisé, Schwartz et sa complice, Alexia Bürger (qui assure la mise en scène), ont décidé de prendre la route pour l’Ohio, en mars dernier, à la recherche d’Alfred McMoore: un artiste afro-américain schizophrène décédé en 2009. Cet homme marginal a consacré la majeure partie de son temps à dessiner, sur d’immenses banderoles, une nouvelle Amérique très différente de celle dans laquelle il a été contraint de vivre. Schwartz tissera l’histoire singulière de cet homme à un fait divers survenu dans cette même ville. Ce dernier servira d’élément déclencheur et de catalyseur lors du processus d’écriture.

Crédits photographiques: Valérie Remise
Crédits photographiques: Valérie Remise

Lors d’une journée banale dans cette ville inconnue qu’est Akron, un gardien de zoo, nommé Clyde Redding, libère sans prévenir une cinquantaine d’animaux sauvages de leur cage. Ceux-ci envahissent la ville et sèment, indubitablement, la panique et le désarroi. En transposant cette étrange histoire dans sa pièce, Schwartz crée une analogie entre l’homme américain ordinaire et l’animal. Il met en parallèle la fausse liberté du premier avec la captivité évidente du second. Il transforme le geste de Redding en un symbole d’émancipation, en un cri de désespoir de l’humanité; celle délaissée dans l’ombre, malheureuse, car privée de cette liberté tant promise par «the American Dream».

Schwartz a donc créé une dizaine de personnages ostracisés par la société dans laquelle ils sont pris au piège. Il assure lui-même l’interprétation de cette panoplie d’êtres humains déchus. Si cette entreprise semble a priori périlleuse, elle est néanmoins tout à fait réalisable par un acteur de sa trempe. La tâche est difficile, entre autres, parce que les personnages sont variés (une institutrice complexée et seule attendant le grand amour, un ex-militaire, un homme qui entame sa «deuxième chance» en se rendant à sa première journée de travail à la banque, etc.). La polyvalence du comédien est donc cruciale. Malgré le défi imposant, Schwartz nous livre une interprétation constante et tout en nuances. L’analogie entre l’homme et l’animal se transmet aussi visuellement, par les expressions faciales loufoques du comédien. 

Crédits photographiques: Valérie Remise
Crédits photographiques: Valérie Remise

Au niveau du texte, la qualité varie d’un monologue à l’autre. Certains manquent de subtilité, comme celui livré par le militaire sur lequel trame une légère impression de déjà-vu. D’autres personnages, au contraire, nous transmettent leur désespoir d’une façon plus imagée et plus poétique, donc moins directe. Ces monologues correspondent aux moments les plus marquants de la pièce. Un bel exemple est celui donné par le personnage du quinquagénaire qui attend la mort à bras ouverts depuis plusieurs années. Lorsqu’un flamant rose (échappé du zoo) arrive chez lui, il croit bien que son heure est enfin arrivé et que la mort est réellement venue l’emporter en prenant une forme d’oiseau rose. Il se met alors à parler à l’animal, laissant transparaître un soulagement sans équivoque. Cette scène est d’une beauté et d’une tristesse incommensurable.

Alfred est une œuvre qui remet en question l’apparente liberté dont jouit la population nord-américaine en s’attardant sur les exclus du rêve américain. Si le sujet abordé s’apparente aux thématiques qu’exploitent d’autres artistes comme, entre autres, Philippe Ducros (qui a récemment présenté Eden Motel à l’Espace Libre, une œuvre consacrée au mal de vivre dans les pays riches et développés), cette pièce d’Emmanuel Schwartz montée par Alexia Bürger demeure originale et ce, tant par le processus de création dont elle est issue que par l’interprétation exceptionnelle du comédien.

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Alfred d’Emmanuel Schwartz est présenté au Théâtre d’Aujourd’hui du 15 avril au 5 mai. M.E.S. Alexia Bürger.

Article par Elizabeth Adel. D’où vient cette passion brûlante pour les arts de la scène qui ne s’est jamais éteinte? Ayant grandie loin de toute forme d’art, Élizabeth n’en sait rien. Elle a cependant la certitude qu’elle pense trop et qu’elle aime la vie dans tout ce qu’elle a de compliqué. La piste est peut-être là. Pour toutes questions, commentaires ou plaintes au sujet des textes qu’elle publie ici, n’hésitez surtout pas à la contacter. Élizabeth adore converser et elle serait heureuse d’entendre vos opinions.

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