4-OR de Manuel Roque. Une pièce étrangement dérangeante

Assurément, dans le genre bibitte artistique, 4-OR, la dernière création de la compagnie Manuel Roque présentée par Tangente, se laisse…
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Assurément, dans le genre bibitte artistique, 4-OR, la dernière création de la compagnie Manuel Roque présentée par Tangente, se laisse difficilement cerner et identifier. Elle possède toutefois sa raison d’être.

L’endroit, ou encore l’abime où elle nous mène, n’est pas souvent à notre disposition. Il est possible que certains spectateurs soient réfractaires à s’y aventurer en raison de son étrangeté dérangeante, de son manque de narration, de son anti-virtuosité et de ses fréquentes répétitions. Par contre, il est indéniable que cela prend une bonne dose de courage ou de folie pour présenter une pièce comme celle-là.

C’est sur un carré de tapis de danse de couleur vert vif, entouré du public, que les quatre interprètes s’installent en prenant leur temps et débutent leur performance les uns à la suite des autres, progressivement. Ils répètent une séquence de mouvements, plutôt simples, faisant appel à des ballants de poids, des jeux d’équilibre, à moitié au sol, à moitié sur demi-pointe. Ils sont vêtus de leurs habits de pratique, tissu lâche et terne. La courte séquence est répétée encore, encore et encore. Chacun avec un départ différent, se synchronisant parfois, par hasard, dans leur exécution. L’œil assidu du spectateur s’octroie le temps de s’attarder aux détails de l’interprétation, aux différences d’exécution, aux regards échangés et à la concentration des interprètes. Rien n’est grandiose.

Lorsqu’une pièce de musique cubaine interprétée par Celia Cruz, qui sonne plutôt kitsch à ce moment-là, résonne dans la salle et que les danseurs poursuivent leur séquence de gestes répétitive, un petit côté ridicule et absurde commence à émaner de la pièce. On sent une envie de se moquer des conventions artistiques.

C’est alors que tout s’inverse. Les lumières s’éteignent et une ambiance sonore de musique bruitiste et expérimentale se propage. Lorsqu’elles se rallument, la danseuse Sophie Corriveau est assise au sol dans un coin de la scène, vêtue d’un jeans et d’un pull de peluche rouge, et elle joue avec une figurine de vache dans une main et un dinosaure dans l’autre. Elle émet des sons étranges et fait des grimaces angoissantes. Au même moment, une grosse masse se déplace sous le tapis. Le dinosaure devra mourir lui dit la vache, puis s’enchainera une course à la destruction disputée entre les deux animaux et mimée par l’interprète à l’aide de plus de grimaces, de bave et d’expressions incohérentes et absurdes. À cet instant du spectacle, des sourires se dessinent sur le visage de quelques spectateurs.

Mark Eden-Towl, le deuxième interprète, entre ensuite en scène habillé d’un veston noir et les jambes nues. Indiana Escach, troisième danseuse, émerge de sous le tapis qu’elle déchire à l’aide d’un long couteau de cuisine bien pointu. Une fois libérée de son enveloppe, elle replacera sa robe à paillettes et entamera un léger mouvement de mains et de jambes pour accompagner la musique kitsch qui s’est remise à jouer. Finalement, Lucie Vigneault entre en scène affublée de longs leggings vert flash et scintillant, d’une paire de gants géants de Mickey Mouse et d’un sourire démesuré. La scène semble bel et bien sortie d’un film de David Lynch, comme l’introduit par ailleurs le chorégraphe dans son programme. Le spectacle tombe dans ce qui s’apparente à de la folie et le moment créé est puissant.

La construction de la pièce semblera peut-être cliché dans son expérimentation exagérée et son désir paradoxal de détourner les codes du spectaculaire. Bien que la pièce puisse irriter le spectateur et s’avérer hermétique, surtout en première partie, elle réussit malgré tout son pari en questionnant le partage du sensible et l’engagement artistique d’un interprète, tout autant que l’engagement d’un public. Le chorégraphe écrit: «j’ai eu le désir (…) d’amorcer un processus guidé par l’intuition pour essayer d’accéder à un territoire d’inconscient collectif. (…) 4-OR est un show qui n’a pas de sens. 4-OR est un show qui a plusieurs sens.» Il construit ainsi un univers de sensations, d’images, de failles et de propositions de lectures différentes.

La pièce se conclut sur une tombée de fausse neige projetée du plafond de la salle. Quelque chose de très beau et de très formel se dégage de cette image. On entend encore les danseurs battre l’air de leurs bras quand les lumières s’éteignent pour de bon.

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La pièce 4-OR de la compagnie Manuel Roque était présentée par Tangente au Studio Hydro Québec du Monument-National du 3 au 6 décembre 2015.

Artichaut magazine

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