La vérité n’a de valeur que lorsqu’elle nous arrange. Ligne de bus de Marilyn Perreault

La semaine dernière, je me suis payé la tête de l’un de mes collègues parce qu’il prenait souvent la position…
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La semaine dernière, je me suis payé la tête de l’un de mes collègues parce qu’il prenait souvent la position d’un justicier de la critique, brandissant le flambeau de la vérité envers et contre tous. Je l’ai même appelé – gentiment, bien sûr – le «vilain petit canard» parce qu’il se sentait souvent à part de la mêlée. C’est vrai, quelques-unes de ses critiques assassines étaient, parfois, rapidement diluées dans un flot de textes élogieux au verbe dithyrambique. Mais le destin a fait son œuvre, car me voilà devant un lot de critiques qui, étrangement, acclament sans aucune retenue la dernière production du Théâtre I.N.K. présentée jusqu’au 22 février Aux Écuries.

Il faut le dire, j’étais vendue à l’idée proposée par Marilyn Perreault. J’ai eu la chance de la rencontrer, d’en discuter avec elle et de souligner maintes et maintes fois combien ce projet m’allumait: un projet consistant en une foisonnante cueillette dramaturgique de près de deux ans dans les transports en commun et qui devait mener à une création pluridisciplinaire. Ligne de bus promettait de nous plonger au cœur d’une enquête post-catastrophique où, à la suite d’un attentat à la bombe dans un autobus de ville, l’on tente de faire la lumière sur la suite des évènements qui auraient mené à un tel geste. Connaissant l’excellent travail du Théâtre I.N.K., j’avais donc beaucoup d’attentes envers l’auteure, qui a d’ailleurs signé les magnifiques textes que sont Roche, papier, couteau… et Les Apatrides.

Crédit photo: Eugène Holtz
Crédit photo: Eugène Holtz

Si ladite production se veut pluridisciplinaire, c’est parce que la scénographie – une gigantesque carcasse d’autobus éventrée – devient à la fois le laboratoire du coroner, mais aussi un espace propice à l’exploration chorégraphique et acrobatique. Un bel investissement de l’espace, certes, mais qui ne surprend pas par son originalité; l’exercice manque de senti. Les corps, soumis à des acrobaties assez superficielles, illustrent plus qu’ils nous interpellent. Je me suis même surprise à m’essouffler pour les comédiens tellement leurs changements de costumes étaient incessants. Un essoufflement qui tient malheureusement plus du soupir que du souffle coupé… Soupirer de voir des comédiens jouer trop gras, flirtant ainsi dangereusement avec les limites de personnages trop typés. Quand une scène d’amour burlesque succède à une autre fleur bleue et s’entremêlent aux délires d’un jeune sociopathe et à un monologue d’une jeune étudiante au sac à dos trop lourd, on se rapproche d’un théâtre pour adolescent, ce qui n’est pas inintéressant ou mauvais en soi, mais pour ma part, c’est très décevant. Disons-le, le traitement «jeune public» des thèmes abordés m’a complètement fait décrocher. Même chose pour les projections vidéo. Elles découpent peut-être de manière ingénieuse la scénographie et surgissent à des endroits insoupçonnés, mais l’élan créatif de la forme dépasse largement celui de leur contenu. On ne s’extasie pas devant une conversation par message texte reprojetée en direct sur l’aile de l’autobus ni devant les fausses tapisseries.

Crédit photo: Eugène Holtz
Crédit photo: Eugène Holtz

Malgré une ligne directrice précise et une histoire cohérente, le texte est décidément l’une des grandes faiblesses de la création. Étonnamment, et surtout connaissant la plume de Perreault, les tournures de phrases romanesques et clichées pullulent dans le texte et nous font trop souvent grincer des dents. De manière chirurgicale, toutes les clés de l’enquête du coroner nous sont données. La catastrophe est découpée au scalpel, disposée miette par miette devant notre regard passif. On nous fout littéralement au fond de la gorge tout ce qu’il y a à comprendre. Et quand les commentaires du coroner s’échappent de la salle, tout juste à nos côtés, l’agacement devient acide; on nous dit même quoi penser de ce qui se passe sur la scène. Pas besoin d’être le plus perspicace des spectateurs pour comprendre d’entrée de jeu que le premier coupable mentionné sera en fait le bouc émissaire. Pas besoin non plus d’attendre la fin du spectacle pour comprendre que l’ex-copain louche et borderline est probablement la cause de la catastrophe. Bref, pas besoin de vous expliquer que toutes les histoires qui gravitent autour du nœud de l’intrigue et qui ne font que ralentir l’arrivée du dénouement deviennent des épreuves douloureuses pour celui ou celle qui veut en finir avec ce spectacle.

Crédit photo: Eugène Holtz
Crédit photo: Eugène Holtz

Ah, et autre chose… Il y a un phénomène bien particulier qui est apparu à la fin de la représentation : une «métamorale». Une morale de la morale. Parce qu’en plus de nous faire comprendre qu’il ne faut pas se fier aux apparences, on nous fait comprendre qu’une fois la vérité dévoilée au grand jour, que le coupable soit le même ou non, l’idée générale de la population est faite. Les nouvelles s’enchaînent, s’imbriquent même, les unes aux autres. Aujourd’hui, la durée d’une actualité est fulgurante: quelques heures, une journée tout au plus. La vérité n’a de valeur que lorsqu’elle nous arrange. C’est pas con, ces morales, vous me direz. Oui, je suis d’accord. Tout le propos et la recherche dramaturgique de Perreault sont criants d’actualité: la désinformation et le traitement médiatique, la haine identitaire (racisme), le jugement, la déshumanisation de nos contacts humains à l’ère hyperindustrielle et virtuelle, la solitude et l’isolement social, la violence conjugale, etc. Le problème, c’est la forme que tout cela a pris.

J’admets avoir eu beaucoup d’attentes. Peut-être le spectacle manquait-il de maturité artistique? A-t-on essayé de trop dire? Probablement. Chose certaine, je n’étais clairement pas le public cible.

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Ligne de bus est présenté Aux Écuries jusqu’au 22 février. Texte et mise en scène de Marilyn Perreault. 

Article par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert. Elle est de celles qui croient que le théâtre est un corps de résistance. Elle aime quand il nous met à l’épreuve et quand il dispose d’«explosifs insondables». Elle vous parlera trop souvent de Jon Fosse et de ses poètes scandinaves, mais c’est ce qui fait son charme.

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