Élucider le monde grâce au pouvoir des mots. Retour sur le Festival du Jamais Lu 2013

«Tout ce qui nous lie», ce sont les mots d’ordre de cette douzième édition du Festival du Jamais Lu. Rares sont les festivals…
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«Tout ce qui nous lie»ce sont les mots d’ordre de cette douzième édition du Festival du Jamais Lu. Rares sont les festivals de dramaturgie au Québec, on en compte deux avec Dramaturgies en dialogues et ils sont précieux. Ce sont des vecteurs du présent, une façon de prendre le pouls de son époque et du paysage culturel québécois par l’entremise de la dramaturgie contemporaine. Le Jamais Lu, c’est aussi une fête, un moment de rassemblement où, curieux-ses, avides de poésie, de nouveauté, de bonne bouffe et de rencontres se retrouvent pour célébrer les mots et la prise de parole. C’est aussi un moment où l’on tente de redonner sens à notre langue et au pouvoir des mots en l’élucidation du monde, comme l’a si bien formulé Olivier Choinière, lors de la soirée de lancement du festival.

26 lettres: L'abécédaire des mots en perte de sens (Crédit photo David Ospina)
26 lettres: L’abécédaire des mots en perte de sens (Crédit photo David Ospina)

26 LETTRES : L’ABÉCÉDAIRE DES MOTS EN PERTE DE SENS
Olivier Choinière et 26 auteurs.

Vingt-six chaises vides bien cordées en face de nous sur la scène de cour à jardin.
Mon esprit cartésien est ravi.
Les auteurs entrent en scène tous ensemble et prennent place.

26 lettres: L'abécédaire des mots en perte de sens (Crédit photo David Ospina)
26 lettres: L’abécédaire des mots en perte de sens (Crédit photo David Ospina)

Comment ne pas tomber sous le charme de vingt-six auteurs se trouvant devant nous? Ces auteurs qu’on lit, qu’on entend, mais qu’on ne voit jamais.

À partir d’un mot prescrit par Choinière, chaque auteur est venu nous livrer une lettre adressée à une personne de leur choix. Tour à tour, ils redonneront sens à ce mot ou le condamneront à jamais. Les mots choisis avaient tendance à être politique (on pense à B pour Bien commun, D pour Démocratie, E pour Éducation, H pour Humain, Q pour Pays, R pour Révolution, U pour Utopie etc.) et j’ai eu peur, pendant un moment, de glisser vers un post-partum du printemps étudiant au lieu de me délecter de la langue et de déjouer les mots. Mais les auteurs pour la plupart ont bien joué le jeu et j’ai été séduite.

26 lettres: L'abécédaire des mots en perte de sens (Crédit photo David Ospina)
26 lettres: L’abécédaire des mots en perte de sens (Crédit photo David Ospina)

Choinière, attentif aux lectures, seul à une table non loin de la scène, récupère chacune des lettres puis les glisse soigneusement dans des enveloppes pour qu’elles soient envoyées dès le lendemain à leur destinataire.

Un exercice ludique, touchant et intelligent sur le sens des mots qui ouvre magnifiquement bien un festival comme celui-là.

26 lettres: L'abécédaire des mots en perte de sens (Crédit photo David Ospina)
26 lettres: L’abécédaire des mots en perte de sens (Crédit photo David Ospina)

LE DÉNOMINATEUR COMMUN
Geoffrey Gaguère avec François Archambault, Emmanuelle Jimenez et Isabelle Leblanc

D’où venons-nous?
Qui sommes-nous?
Où allons-nous?

Le dénominateur commun (Crédit photo David Ospina)
Le dénominateur commun (Crédit photo David Ospina)

Animés par ces trois questions, trois auteurs, François Archambault, Isabelle Leblanc et Emmanuel Jimenez, partent à la rencontre d’un théologien, d’un physicien des particules, d’un psychologue et d’un généticien. Au fil de leurs discussions, ils tenteront de mêler les diverses hypothèses entourant l’existence humaine à l’encre de leur plume. Leurs comptes-rendus prendront plusieurs formes : poèmes, essais, récits, anecdotes, réflexions, courtes pièces, etc. Au bout de ces rencontres, les divers matériaux d’écriture seront réassemblés sous la tutelle de Geoffrey Gaguère et renaîtront sous forme de matériel dramatique. C’est ainsi que la pièce, Le dénominateur communsera créée.

Alors, quel est-il ce dénominateur commun? Entre scientifiques, penseurs et auteurs dramatiques, c’est la matière humaine bien sûr. Même s’ils ne parlent pas le même langage, ce qui les anime, c’est l’existence. Il y a donc quelque chose de profondément humaniste dans l’exercice de Geoffrey Gaguère et je me dis : «Enfin!». Enfin un texte qui osera prendre la parole sur des questions existentielles, des questions qui nous dépassent au lieu de cette pandémie de théâtre du quotidien qui s’affaire à exposer les dédales de nos petites vies. Enfin une voix qui ose prétendre, en ces temps sombres, qu’il peut peut-être éclairer quelque chose, ce théâtre! Nous vivons dans un présent opaque où la complexité des mécanismes qui régissent notre monde tend à rendre toute vérité subjective. Le théâtre d’aujourd’hui (l’art?) a tendance à se complaire dans un relativisme absolu: tout le monde a le droit à son opinion et il y a autant de points de vue que de spectateurs. Les écritures dramatiques contemporaines me laissent souvent inassouvie, avide d’humanité surtout. Il devient lassant de prendre le pouls de nos relations interpersonnelles, d’exposer, encore et encore, les enjeux de nos vies intimes au lieu des ravages sociaux qui déferlent sur nous. C’est à se demander si les experts de la vie quotidienne sont parfois mieux enclins à témoigner de l’état de notre monde que les artistes eux-mêmes.

Le dénominateur commun (Crédit photo David Ospina)
Le dénominateur commun (Crédit photo David Ospina)

Alors, qu’en est-il de ce dénominateur commun? Le texte de Gaguère pose une question fondamentale à laquelle il ne répondra pas vraiment. De toute façon, qu’est-ce qui est le plus important, la question ou la réponse? On s’accrochera plus souvent aux envols; moments de réflexions plus philosophiques, instants de rêves, qu’au souffle général du texte. À plusieurs moments, on s’éternise dans des détours de récits anecdotiques qui font perdre de l’amplitude et de la ferveur aux sujets traités.

Dans le programme, le court texte présentant la pièce se termine ainsi: «Un voyage où l’artistique et l’humanisme marchent côte à côte». Effectivement, ce n’est ni un choc ni une rencontre qui se produira. Disons, une ballade côte à côte, où les deux entités, l’art et la science, se respectent, s’admirent, s’écoutent, mais ne fondent pas encore un langage commun.

Le voleur de membres (Crédit photo David Ospina)
Le voleur de membres (Crédit photo David Ospina)

LE VOLEUR DE MEMBRES
Mathieu Handfield

Une nuit, Daniel se fait voler un pied. Au petit matin, alors que son entourage, privé d’empathie, s’acharne sur lui, Daniel se tait, apathique. La chose se répète la nuit suivante, le voleur de membres apparaît en pleine nuit et lui vole une nouvelle partie de son corps. Jamais Daniel ne luttera contre sa dépossession, et ce, jusqu’au tout dernier membre. Étrangement, plus il voit son entourage se détériorer violemment, plus s’approfondie la relation d’amitié inusitée entre  lui et son agresseur.

Le voleur de membres (Crédit photo David Ospina)
Le voleur de membres (Crédit photo David Ospina)

On l’attendait, Le voleur de membresc’était LA comédie du festival. Les univers d’Handfield sont toujours inquiétants. Prisonniers de réels distordus, ses personnages sont à la fois réalistes et grotesques. Étonnamment, une étrange quiétude envahit Daniel au fur et à mesure qu’il est dépossédé de ses membres. Même si les comédiens de la mise en lecture semblent avoir été meilleurs que le texte même, c’est cet épouvantable paradoxe qui nous tient en haleine jusqu’à la toute fin de la lecture.

«Tu vas te le faire voler de toute façon ton crisse de doigt sale, ça change quoique ça soit moi qui le prenne, han? Ostie d’égoïste de crisse. Je vais le prendre pareil, j’aurais juste trouvé ça humain de ta part que tu me le donnes de bon cœur. Tu vas l’avoir sur la conscience mon crisse.»

* *
Le Festival du Jamais lu est à présent clos. Ne reste plus qu’à remercier les organisateurs et à se dire : à l’année prochaine.

Article par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert. Elle est de celles qui croient que le théâtre est un corps de résistance. Elle aime quand il nous met à l’épreuve et quand il dispose d’«explosifs insondables». Elle vous parlera trop souvent de Jon Fosse et de ses poètes scandinaves, mais c’est ce qui fait son charme.

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— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM