Diplômé en 2014 de l’École Supérieure de Théâtre en jeu, Emanuel Robichaud signe cette année sa première mise en scène à la salle intime du Théâtre Prospero. Avec sa compagnie le Théâtre de l’Ombre Rouge, il présentera donc l’univers de Nine, une jeune fille suivie par des thérapeutes après que son père l’eut séquestrée dans une pièce sombre pendant une année entière. Le Désir de Gobi, aussi créé en 2005 au Théâtre de Quat’sous, oscille entre séances de thérapie et monde imaginaire. Coup d’oeil sur un travail de l’intime.

Ravi d’avoir la chance de travailler avec l’équipe du Théâtre Prospero si tôt dans sa carrière, Emanuel Robichaud souhaite exploiter les caractéristiques de l’espace. «À la base, je voulais déposer le projet pour la grande salle du Prospero, mais quand je suis allé voir Carmen Jolin, elle m’a emmené voir la salle intime. Une fois que j’ai vu la salle vide, elle m’a tout de suite plu. C’est dans un sous-sol, c’est vide, c’est sombre et la pièce raconte un enfermement dans un sous-sol, on va donc essayer de mettre ça à profit.» Si le travail de table, qu’il décrit comme une «archéologie des mots» s’est avéré considérable dans la construction du projet, il est certain que la marque de l’UQAM transparaît dans sa manière d’aborder l’oeuvre.
En effet, le spectacle s’annonce très varié sur le plan des esthétiques: usant tantôt de pistes psychologiques, tantôt de directives vocales chirurgicales très précises, en passant par les improvisations physiques, le jeune metteur en scène entend bien faire honneur à la tradition exploratoire dans laquelle il a été formé. «Tout dépend de la scène que je travaille. Parfois, je vais donner des indications très mécaniques, très physiques; d’autres fois, j’utilise certaines notions de psychologie. Et à certains moments, je dois juste me taire et écouter les propositions de mes acteurs!» C’est donc un grand travail d’écoute qui module les méthodes de travail de Robichaud.
Son équipe du Théâtre de l’Ombre Rouge compte par ailleurs plusieurs anciens camarades de classe. On pourrait même coiffer la troupe du titre Made in UQAM. «C’est une compagnie qui a été fondée à l’origine dans le cadre d’un cours donné par Pierre Rousseau, ancien directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier. Sébastien Perron (profil jeu), Denis Lebel (ancien doyen de la faculté de sciences de l’Université de Sherbrooke) faisaient partie de mon équipe. Denis est venu s’asseoir avec nous dans le cours parce que Sébastien et moi on a des grandes gueules! Il nous a dit: « On va fonder une compagnie ensemble. » Cédric Delorme-Bouchard et Antoine Regaudie, aussi tous deux formés à l’UQAM, se sont joints par la suite à la compagnie, tout comme Bénédicte Chénard-Poirier, diplômée du profil enseignement.» Pour la production de la pièce Le Désir de Gobi de Suzie Bastien, Emanuel a fait appel à de nouveaux collaborateurs, venus d’autres écoles de théâtre. Le défi a été pour lui de comprendre et de composer avec les différences inhérentes à ces formations et origines diverses, avec toutes les richesses que cela implique: «Je sens une différence de philosophie. C’est au coeur de l’apprentissage que je suis en train de faire. J’apprends à parler à des acteurs qui pensent que vous avez le même langage, parce que tout le monde a suivi une formation au Québec (sauf Vincent Magnat, qui a été formé en France). Pourtant, je ne les dirige pas du tout de la même façon. Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre comment me faire comprendre, et j’y travaille encore!» Et qu’en est-il de sa façon à lui d’aborder la mise en scène? «Je sens l’influence des gens avec qui j’ai travaillé. Certains professeurs dont je n’appréciais pas nécessairement les méthodes pendant mes études deviennent, avec le temps, ceux dont je retrouve les enseignements dans mon travail. Quelque chose s’est déposé.»
Convaincu que l’École Supérieure de Théâtre de l’UQAM lui a donné la rigueur et la curiosité nécessaires à relever ce premier défi d’envergure, le jeune acteur fait le pari que l’équilibre entre le travail de tête, d’émotion et de corps permettra au public de vivre un moment théâtral intime et poignant. Ces explorations libres et éclatées auraient-elles fait émerger une marque, une identité artistique? À quoi peut-on s’attendre du travail d’Emanuel Robichaud? «Emanuel Robichaud est un metteur en scène qui s’amuse», nous répond-t-il. Qu’on se le tienne pour dit, cette production du Désir de Gobi s’annonce à la fois humble, ambitieuse et originale. En terminant, lorsque nous avons demandé à Emanuel s’il avait un avertissement pour les spectateurs et spectatrices qui s’aventureront dans la salle intime du Prospero à la mi-février, il a aussitôt répliqué: «S’il-vous-plaît, ne marchez pas dans le décor!».
Nous voilà prévenus. Reste à découvrir quels tours de magie seront utilisés par la jeune Nine pour transformer ce décor en son univers imaginaire et déjanté. À suivre…
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Le Désir de Gobi, du Théâtre de l’Ombre Rouge, sera présenté à la salle intime du Théâtre Prospero, du 17 février au 7 mars 2015. Mise en scène : Emanuel Robichaud. Avec : Gabrielle Lessard, Jonathan Hardy, Vincent Magnat, Antoine Regaudie et Sébastien Perron. Conception: Anne-Frédérique Préaux, Cédric Delorme-Bouchard, Amélie Jodoin et Kristelle Delorme.
Article par Geneviève Boileau. Étudiante à la maîtrise en théâtre, Geneviève est d’abord et avant tout une voyageuse. Elle saute de pays en créations, d’océans en bouquins, et de saveurs en rituels. Fondatrice du Théâtre de l’Odyssée, elle en assure aujourd’hui la co-direction artistique. Siégeant sur le conseil d’admistration de l’Association des compagnies de théâtre (ACT) et sur le Comité Avenir du théâtre au Conseil québécois du théâtre (CQT), elle s’indigne régulièrement contre certaines pratiques et façons de faire au sein du milieu théâtral. Aussi, elle adore les Sour Cherry Blasters.