Les petits miracles de Go

Comment l’Espace Go fait-il pour renouveler chaque fois un petit miracle? Devant la dernière pièce qui y est présentée, Bienveillance,…
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Comment l’Espace Go fait-il pour renouveler chaque fois un petit miracle? Devant la dernière pièce qui y est présentée, Bienveillance, la question se pose. J’aurais bien du mal à nommer une seule production déficiente de leur côté au cours des dernières années. En 2008, c’était Opium_37 qui avait épaté toute notre jeune promotion de  »théâtreux » dans un délire inspiré d’Artaud. Certains l’avaient tellement appréciée qu’ils n’avaient pas été réticents à retourner la voir une seconde fois. Ne connaissant alors presque rien au théâtre, j’étais déjà certain de pouvoir placer cette maison au rang des plus intéressantes. Après deux ans à arpenter les théâtres montréalais, mes pérégrinations croisent à nouveau celles de l’Espace Go. J’avais alors vu beaucoup plus de théâtre et pourtant, le petit miracle s’est reproduit avec Porc-Épic du jeune auteur David Paquet. La même année, Après la fin (alors que l’Espace Go accueillait la Licorne pour la durée de ses rénovations) nous donnait, dans un huis clos angoissant, un avant-goût de l’apocalypse. La lancée se poursuivant en 2011, on a eu droit à la pièce-hommage Oulipo spectacle, célébrant le langage et ses détours avec tout le génie de Denis Marleau. Hiver 2012, on se prend une petite révolution dans la gueule avec Dissidents. Je n’ai jamais voulu me confiner à un seul théâtre, mais je dois avouer que si demain je devais partir sur une île déserte avec l’un seul d’entre eux, ce serait probablement l’Espace Go.

De succès en succès, on en arrive à ce qui nous intéresse aujourd’hui : Bienveillance, production du Théâtre PàP. Je ne m’appesantirai pas ici en louanges au sujet de cette compagnie géniale, bien que j’en sois fanatique. Faisons place au spectacle. Dans un hall bondé pour la première, Claude Poissant codirecteur artistique de PàP, l’air plus en forme que jamais, grimpe sur une table sans plus de cérémonie. Il ne montre aucun signe de fatigue bien qu’il présente cette année deux mises en scène à l’Espace Go tout en trouvant le temps de jouer dans une autre pièce à la Petite Licorne. Tout sourire, il nous souhaite la bienvenue dans son humble demeure avant que les lumières ne s’éteignent. Sans que la pièce n’ait commencé, le public est déjà émerveillé par l’espace scénique audacieux. Patrice Dubois fait son entrée, endimanché comme un avocat. C’est d’ailleurs ce qu’il est ce soir. Il est Gilles Jean, défenseur des plus forts, tant que ça lui procure la Porsche de l’année. Sous une douche de lumière détaillant à la perfection son ombre sur le sol, il nous parle sans détour de son histoire de salaud attachant.

© Jérémie Battaglia

Du petit village de Bienveillance, Gilles Jean est parti pour la métropole. Parce que « quand on aime, il faut partir », semble-t-il. Après 17 ans d’absence, c’est bien à reculons qu’il y revient. Une cause riche en exposure l’y appelle. Son mandat : tout faire pour qu’une grosse compagnie de sous-traitance n’ait pas à débourser un seul sou pour la famille à laquelle elle a fait tant de tort. Le hic, c’est que cette famille, c’est celle de son meilleur ami d’enfance, Bruno (Dany Michaud), qu’il n’a pas vu depuis. Ça ne serait pas si mal s’il n’était pas en plus invité à aller souper chez lui, en compagnie de sa mère syndicaliste (Louise Laprade). Pour compléter le portrait catastrophe, il ne manque que la femme de Bruno : Isabelle « hébétée » par les affres de la vie (Sylvie de Morais).

Guidés par le brillant texte de Fanny Britt, les acteurs répètent sans mal le petit miracle de Go. L’heure et demie passe bien trop vite, parfaitement rythmée, tout comme ces dialogues aux répliques saccadées qui font notre joie. Le jeu est impeccable chez chacun des acteurs, sans oublier Christian E. Roy, sa voix d’or et ses trois personnages colorés (un père potier chantant des chants traditionnels juifs, un patron de cabinet délectable de méchanceté et un amant en kilt). Aucun des éléments disposés sur scène n’y est au hasard, renforçant la mise en scène déjà au quart de tour et embellie par des jeux de lumière envoûtants. Les rires fusent en cascade et l’émotion est difficile à réprimer. Seule ombre au portrait (et c’est bien pour dire), la chanson de la fin qui détonne quelque peu et arrive trop rapidement. C’est toutefois aussitôt pardonné pour laisser place à l’ovation debout. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit des petits miracles.

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Bienveillance de Fanny Britt du 2 au 27 octobre, à l’Espace Go. M.E.S. de Claude Poissant.

>> Pour lire notre entrevue avec Claude Poissant au sujet de Bienveillance, cliquez ici

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.