
Orphée revolver est un piège tendu au spectateur. Le résultat des expérimentations de la compagnie hybris.théâtre sur le célèbre mythe grec d’Orphée n’est finalement qu’un prétexte pour s’éloigner des sentiers battus, le fantasme perpétuel des théâtres de résistance. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec cette histoire de la mythologie grecque, la voici résumée, en accéléré. Orphée est le plus grand des bardes de la Grèce antique. Son grand amour, Eurydice, par un concours de circonstances, en vient à se faire tuer par un serpent venimeux et s’en trouve directement expulsée du monde des vivants pour se retrouver en enfer. Fou de tristesse, Orphée entame le périlleux périple de traverser les enfers pour la ramener à la vie. Devant Hadès, le maître du monde d’en dessous, il réussit à conclure un marché avec celui-ci : il pourra ramener Eurydice parmi le monde des vivants, à condition qu’il quitte les enfers en ne se retournant jamais. Sur le point de réussir, il contrevient à cette unique règle et assiste à la disparition d’Eurydice, cette fois-ci pour toujours.
Je dis qu’Orphée revolver nous tend un piège parce qu’elle ne parlera finalement pratiquement pas de ce mythe. Sauf peut-être pour se poser une question effectivement intéressante : et Eurydice, dans cette histoire, elle voulait quoi? Virulent plaidoyer féministe, la pièce s’attaque à la dimension toute machiste de ce mythe, mais aussi à celle de notre mythologie moderne collective. Eurydice aurait-elle préféré rester en enfer? Qu’on l’y oublie et qu’elle puisse y oublier le monde? En prenant ce pari risqué, était-ce Orphée ou Hadès qui forçait Eurydice à jouer seule à la roulette russe? Bien sûr, la pièce ne répond pas à ces questions, mais elle vous laisse le soin de vous creuser un peu le crâne pendant les quelques heures suivant la représentation. Il faut dire qu’hybris.théâtre, c’est un peu comme une bande d’intellos en cavale, évadée avec diplôme, de l’École supérieure de théâtre, aile de l’analyse. Ça aurait été de les sous-estimer que de croire qu’ils nous laisseraient simplement nous divertir sans que l’on ait à se poser quelques questions.
Sans personnages définis, sans plus de décor que d’énormes balles de pistolet suspendues et sans trame narrative, il vous faudra tout de même une concentration à toute épreuve pour passer au travers de cette tour de Babel à la gloire de l’émancipation féminine. Sans répit, une orgie de mots vous assaille. Pas de petits mots, puisque le texte est un collage des écrits de Bourdieu (sociologue), d’Artaud (homme de théâtre), de Freud (psychanalyste) et de Virginia Woolf (écrivaine), entre autres. Tantôt vindicatif, le ton se fait moqueur, ou encore professoral. Et jamais n’arrête ce flot de mots. Pour ajouter à la confusion, Mykalle Bielinski fait tourner ses platines en arrière-plan, emplissant le petit Théâtre Sainte-Catherine de musique électronique house. Métaphore de la culture populaire comme d’un bruit assourdissant empêchant le citoyen d’entendre des idées dignes de ce nom? On ne peut qu’extrapoler en se demandant ce que ces créateurs aux cerveaux tortueux nous ont préparé.
L’interprétation, quant à elle, impressionne malgré quelques faiblesses. C’est gênant à dire d’un spectacle féministe, mais c’est Luc Chandonnet, le seul homme de la distribution, qui se démarque par sa forte présence. Celui-ci parvient à se hisser au-dessus du babil pour être entendu et compris. Également à entendre : la magnifique voix de Mykalle Bielinski reprenant quelques classiques de la chanson pop à sa sauce. Orphée revolver aurait avantage à être resserrée dans le temps, à prendre quelques bonnes bouffées d’air entre les salves de pensées savantes. Dans son ensemble, cette création collective est cohérente. Cependant, de par son aspect déclamatoire, elle peine à garder l’attention tout au long de l’heure et demie que dure le spectacle. Un théâtre sans compromis? D’accord, mais tâchons de ne pas larguer le spectateur au détour.
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Orphée revolver de la compagnie hybris.théâtre du 9 au 17 novembre, Théâtre Ste-Catherine. M.E.S. de Philippe Dumaine.