La pièce présentée hier soir Aux Écuries est un tour de force réalisé par la compagnie Les Deux Mondes en collaboration avec le Unity Theatre. Gold Mountain revient de loin, mais voyage léger. Les concepteurs sont basés au Québec, mais leur petit bijou de pièce se trimballe partout, depuis Liverpool jusqu’au Vietnam, fermement accroché aux épaules des acteurs anglais Eugene Salleh et David Yip. Ce duo complice était réuni à nouveau, pieds nus, sur une scène qui propose trois fois rien : un drap au sol, un écran à droite et une toile à gauche. Dans ce décor, un fils raconte l’exil de son père, au moment où le communisme infiltre la Chine. Les deux hommes s’attèlent à la reconstruction des événements, l’un modifiant la version de l’autre, chassé-croisé ludique, mais qui suggère d’une même voix le déclin d’un homme égaré. Gold Mountain, c’est la promesse de revenir au bercail une fois riche. C’est le rêve occidental, la buanderie en Angleterre, la belle Mary à son bras et la horde d’enfants dans laquelle on ne différencie plus les têtes. Sur scène, la miniature d’un navire est déposée sur un tapis or, véritable point de mire de la pièce. Il n’en faut pas plus pour saisir le fantasme d’un futur prospère, longuement astiqué par les promesses d’un pays étranger.
Ce qui fait l’attrait du spectacle, ce n’est pas tant le récit en lui-même. Le texte se restreint à une narration continue ponctuée des commentaires sarcastiques lancés par le fils ou des expressions crédules du père. Rien de particulier, sinon quelques rires en échange du changement de ton qu’occasionne le choix littéraire des auteurs David Yip et Kevin Wong. Quant à la traduction, c’est raté pour qui voudrait reconnaître la signature mordante d’Étienne Lepage. Sans grande surprise, les sous-titres restent fidèles au texte. De toute façon, l’écoute d’un spectacle traduit est un exercice pénible. Il vaut mieux s’en remettre à l’élocution ciselée et puissante d’un anglais qu’on ne connait plus que dans les théâtres. À ce titre, l’acoustique du Ring, salle intime du théâtre Aux Écuries, propose un son amplifié parfois juste, parfois inégal lorsque les acteurs se postent à l’avant-scène. Qu’à cela ne tienne, les oreilles sensibles auront tout le loisir de s’attarder à un environnement sonore riche, duquel se détachent des partitions musicales ou l’effet de simples tintements. L’atmosphère créée est alors changeante. Elle accuse par moments des bris de rythme entre les tableaux, mais elle a le bénéfice de leur conférer un univers opaque, propre à la gravité des enjeux qui occupe l’espace.
Vient ensuite l’aspect qui consolide l’œuvre dans ce qu’elle a d’audacieuse. Gold Mountain ne serait certainement pas une pièce vibrante sans le travail novateur de l’image. Ce qui semble être un théâtre minimaliste rassemble des bouquets d’yeux ronds devant la complexité visuelle, tout à coup révélée au moyen du multimédia. Nous sommes devant un théâtre hybride, les acteurs sont doublés par des captations vidéo, des projections d’images et des montages mythiques. On assiste littéralement à une osmose entre le documentaire et l’art scénique. L’acteur se fond à l’image, devient un personnage dans la Chine révolutionnaire, pousse une toile qui s’ouvre soudain en portes clôturées ou encore, marque son corps du titre d’un tableau.
Mais la facture visuelle ne s’arrête pas à faire cohabiter deux arts, elle rend possible une tierce dimension, fragile et sensible cette fois. C’est l’univers onirique d’un homme bercé par les illusions. Le souvenir de Mary est partout : son portrait se déploie sur un éventail, il flotte sur un parapluie et il se fait enveloppant dans un voile. C’est une légende plus qu’un personnage, un leitmotiv des jours heureux. Pourtant, il met en relief toute l’humanité d’un homme coupable de son exil. En ce sens, le travail de Daniel Meilleur à la conception visuelle frappe l’imaginaire de façon justifiée. L’utilisation des surfaces est étonnante : les effets sont multipliés et cernent à chaque fois une nouvelle perspective. Le metteur en scène a mis au jour un théâtre poétique, à la fois léger et complexe, mais assurément intelligent.

Gold Mountain était présentée dans le cadre de l’événement OFF-CINARS, le 14 et 15 novembre et prendra l’affiche dès le 16 avril 2013 au Théâtre Aux Écuries.
Article par Laurence Beauchemin-Lachapelle.