Qu’est-ce que la grâce sans lactose? Sans lactose de La Grande Fente

Plusieurs, en considérant la danse comme l’art du mouvement par excellence, y retrouvent également la féminité dans toute son expression.…
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Plusieurs, en considérant la danse comme l’art du mouvement par excellence, y retrouvent également la féminité dans toute son expression. Mais que serait une chorégraphie qui renverserait cette «féminité» sur elle-même pour imager la lutte du corps dans un espace préparé avec soin? La création Sans lactose de la compagnie La Grande Fente, présentée du 4 au 7 décembre au Studio Hydro-Québec du Monument-National, traite de ce sujet à partir d’un langage élaboré autour de la beauté féminine: sa grâce, mais aussi ses tares et son aliénation.

Crédits photographiques: Christel Bourque
Crédits photographiques: Christel Bourque

La première partie du spectacle représente un décorum bien connu. Tour à tour, les interprètes, vêtues avec audace et style, vont et viennent en faisant face au public, sur une musique frénétique et rythmée évoquant la parade de mode. Le va-et-vient des danseuses, au pas imposé par la musique, évoque un dérèglement de la parade par la décomposition successive du style. C’est comme si la chorégraphe Isabelle Boulanger avait réduit le mot «parade» à sa plus simple expression: en tant qu’élément critique servant à décortiquer la catégorie du style.

À plus forte raison, les vêtements et les accessoires utilisés dans ce segment vont bientôt péricliter en des ensembles loufoques, des agencements qui frôlent le risible, celui-ci étant un élément sarcastique important, et qui maintient le lien du spectateur avec ce que les danseuses expriment par des regards froids et défiants. Puis la musique se tait et le silence plane sur l’assistance. L’immobilité de la troupe laisse à Noémie Dufour-Campeau la niche nécessaire à la parole, à l’entortillement de phrases convenues aux rythmes de gestes un brin enfantins, tantôt provocateurs et sexy. L’usage des mots dans une chorégraphie est à la fois un outil pour constater la distance, le vide entre les corps, mais il peut jouer aussi comme un sceau d’authenticité.

Les vêtements, par couches successives, s’enlèvent, s’arrachent et deviennent des tas, s’accumulant autour de Kim Henry, laquelle se démène pour s’extraire du moule imposé par les étoffes. Deux des interprètes arrivent à point nommé, lorsque leur camarade expose son corps en sous-vêtements au souffle d’un ventilateur industriel. Tandis que l’une chante du Lana Del Rey à travers les pales de l’hélice, l’autre jette des poignées de confettis colorés dans le jet du vent. Cette scène relève à la fois du sublime et du grotesque: lenteur suave dépourvue d’artifices.

À ce titre, l’hystérie, maladie célèbre au XIXe siècle et chère à Freud, est exprimée ici avec des accents de détresse. La troupe sait utiliser cette frénésie incontrôlable avec un plaisir dangereux. Les danseuses utilisent le plancher comme surface de contact en se laissant retomber, maintes et maintes fois, sur le sol comme si leur corps frappait un élément avec une colère et une résignation constamment renouvelée. Ce n’est pas une beauté que l’on a l’habitude de voir s’épanouir dans les médias, ni un clin d’œil à la mode qui cherche continuellement quelque chose à vendre. C’est une grâce qui, à défaut de s’épanouir pleinement dans l’air en mouvement, vise à atteindre sa plus haute extension avant de se casser.

Deux opposés donc, s’écartant l’un de l’autre à l’extrême pour venir se condenser en une opposition de pôles qui vont tourner, se frotter ensemble à la manière d’aimants dans une turbine, pour créer une décharge d’énergie proprement jouissive.

Parmi les vêtements maintenant éparpillés, un duo d’interprète frôle l’érotisme. Entre la séduction et le jeu, ce n’est peut-être que pour attiser le désir sans lui attribuer une place concrète. N’est-il pas vrai que l’enfance a quelque chose d’érotique dans la représentation, mais que la faille de l’innocence expose bien des blessures en regard du désir? C’est pourquoi le jeu de la séduction, de la recherche de l’autre en face de soi, semble être une manière de montrer que l’autre est la plus intense limite de notre propre corps dans l’espace, et que nous désirons ce contact pour éprouver le jeu de l’érotisme dans sa plus simple expression.

Crédits photographiques: Christel Bourque
Crédits photographiques: Christel Bourque

L’absence d’unanimité dans le synchronisme crée une distension esthétique. Chaque interprète utilise le rythme de la musique à sa propre façon. Si tous les mouvements semblent participer au même registre collectif, la performance respective de ces femmes crée une vision hétérogène dans la danse. Le principe d’imitation, à l’état naturel, n’est-il pas un argument de principe à la conformité? Dans sa gestuelle, la chorégraphe Isabelle Boulanger a voulu laisser place à la mixité. Chaque fois qu’un élément diffère de l’ensemble, c’est pour être mieux repris par les autres en résonnance individuelle. La composition se montre donc comme un assemblage d’éléments ligués par un courant électrique à l’intérieur d’une solution instable.

Malgré la rapidité de l’exécution, l’œuvre est ponctuée de nombreux temps morts, où l’immobilité des corps crée un point de tension palpable. Lorsque Anabel Gagnon se place au milieu de ses comparses, elle entame un monologue amoureux incertain et sa voix, s’élevant parmi le silence de son entourage, exprime une certaine apathie. Il y a quelque chose de séduisant et d’à la fois révulsant dans cette absence d’écoute des autres. Le lactose, sucre naturel du lait, est peut-être une figure de style de l’excédant, de l’artificiel et de la pasteurisation du rôle féminin, tel un élément étranger qui ne passe pas.

Lorsque les six interprètes, côte à côte, une expression désincarnée sur le visage, refusent de danser sur la chanson Wannabe des Spice Girls, on rit de façon grinçante. Ce thème musical pop, inséré dans un corpus abstrait, a suscité de nombreux inconforts parmi l’assistance. Le sérieux des danseuses n’était fait que pour nous transmettre quelque chose de distinct, de clair. La réaction des danseuses se situait au premier degré de l’écoeurement. Ce refus de danser sur les Spice Girls, avec le certain ridicule qui convient à la scène, agit à titre d’acte politique très concret sur le spectateur.

Sans Lactose est une pièce de résistance, au sens énergétique où on l’entendrait dans un circuit électrique, mais aussi au sens politique, comme l’entendrait l’éthique du droit et de l’identité. Cette suite de mouvements hésitants, mais dotés de puissance, ces gracieux inconforts interrogent la beauté dans ses plus simples aspects. En revanche, l’amplification des personnalités, la variation des styles et le double tranchant de la grâce sont de bonnes façons d’accepter la laideur en la découpant en plein de petits morceaux.

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Sans lactose est une création de la troupe La grande fente, dirigée par la chorégraphe Isabelle Boulanger. C’est une des nombreuses créations impliquées dans la saison Tangente, laboratoire de mouvements contemporains.

Article par Damien Blass-Bouchard.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM