Bizarre, étrange, loufoque, curieux, les superlatifs n’ont pas manqué pour décrire la septième Foire de l’absurde, qui s’est tenue tous les soirs du 21 au 24 novembre au Broue Pub Brouhaha. Depuis maintenant sept ans, les adeptes de Douteux.org se réunissent en ce mois frisquet afin de créer un événement qui honore les plus férus collectionneurs et les artistes les plus chevronnés de cette scène particulière.

Douteux.org est un organisme à but non-lucratif qui vise la diffusion et le partage d’objets culturels étranges. Leur noyau se base sur une guilde de collectionneurs de films, d’images et de clips que l’on jugera à prime abord de mauvais goût, mais leur engouement particulier vise avant tout à générer le questionnement chez le spectateur.
À proprement parler, il s’agit d’un projet underground, qui est parti d’un échange de matériel cinématographique louche, entre des amis soucieux de rire. Par la suite, c’est devenu un principe de divertissement alternatif qui rassemble chaque semaine un nombre croissant d’amateurs, avec des chapitres qui se sont ouverts à Québec, Saint-Jérôme, Rouyn Noranda et Rimouski.
À l’ère du 2.0, les organisateurs ont l’embarras du choix pour constituer le matériel vidéo présenté. En passant par les vieux films de propagande américaine, les imitations de Rambo à la sauce italienne, les multiples variations du scénario de vengeance personnelle chez les ninjas et les publicités épileptiques japonaises, l’organisme fait aussi place à des productions cinématographiques originales, provenant de réalisateurs ayant le désir d’inventer leur propre style.
C’est le cas de Simon Boivert, réalisateur local ayant six films à son actif, tous de mœurs et d’intrigue passablement identiques, où le dialogue, assuré par des acteurs plus ou moins professionnels, a l’avantage du décor pour s’excuser (<a href= »https://www.youtube.com/watch?v=jWQtgF9u0nY »_blank » target= »_blank » rel= »noopener noreferrer »>à en juger par vous-même). Tous les films de Simon Boisvert ont été projetés au cours des dernières années à Douteux.org. Lors de la foire, il a ainsi gentiment accepté de donner une entrevue devant public.
Selon Tommy Gaudet, membre fondateur du regroupement, ce réalisateur est l’un de leurs chouchous. Sa venue signifie quelque chose d’important dans le genre de culte que voue Douteux.org à sa filmographie. Simon Boisvert l’a d’ailleurs compris en profitant de l’occasion pour promouvoir son dernier documentaire, diffusé au festival Fantasia. Le film retrace le parcours de sa carrière opiniâtre dans une industrie où les films fonctionnent à coup de subventions. À propos du culte étrange dont il fait désormais l’objet, il a remarqué avec circonspection que les amateurs de ses films ne sont peut-être pas les plus grands cinéphiles, mais qu’ils ont appris par cœur des grandes lignes du dialogue, se les citent à rabais et ont en quelque sorte, par leur grande ténacité à l’éprouver, immortalisé son personnage.
Car oui, le réalisateur a joué lui-même dans presque tous ses projets… Le même rôle du gars cynique, très désagréable avec ses amis et désabusé des relations de couple. On pourrait s’attendre à un règlement de compte, où à un cirque, là où les spectateurs montrent du doigt un freak, mais il n’en est rien. Dans cet échange, le créateur et le public se situent à la même adresse. Ce geste vise à interroger les médias, rétablir une certaine part d’égalité dans la consommation d’une œuvre. «Parce que le temps et le public décident de la valeur d’une oeuvre, pas les distributeurs ou les créateurs.», affirme Tommy Gaudet.
Crédit photographique: Broue Pub BrouhahaLa soirée du samedi a été l’occasion d’un grand karaoké, où les participants ont chanté les succès les plus grinçants de l’ère pop. En passant par Michel Louvain, Herbert Léonard, La Chicane, Breen Leboeuf et Alizée, les concurrents se sont laissés porter sur la vague de la dérision, le temps d’incarner les vedettes de leur panthéon musical préféré (ou honni). L’événement était animé par le bonasse Mathieu Boudreau, qui a relevé l’épreuve en commençant par dire qu’il détestait les karaokés. «Finalement, christie que j’ai eu du fun!» a-t-il confessé malgré tout.
Dimanche, ce fut au tour des combats de la Calicc d’échauffer les ardeurs du public. En terme de tendance, la compétition est remarquable par le foisonnement des images provenues de différentes collections de clips. Il est notoire de considérer la joute comme une habitude nouvelle, qui intéresse par sa nouveauté. Depuis le Zoofest, ce jeu créé par des vidéastes frénétiques et aimant les montages psychotoniques est l’objet d’un tournoi à la iPod battle, mais avec des montages vidéos tous plus pétaradants les uns que les autres. Au terme d’une joute sans partage, c’est l’inquiétante mais familière équipe La mort de Noël qui a remporté la finale devant la sympathique équipe Fusée.
Le lundi, ce sont les organisateurs du chapitre de Québec qui sont venus mettre de l’ambiance en jouant le rôle de V.J. pour la soirée. Certains de leurs clips étaient déjà chéris par le public montréalais, mais le duo a su étonner par plusieurs pépites inconnues, tirées de leur sac à répertoire et qui seront prochainement visionnés à Montréal. Pour favoriser l’échange, Douteux.org encourage ses membres à toujours rester open source. Le transfert d’informations est à la base de leur politique, et ce dans le but de rendre toute forme de média libre et pleinement accessible.
Cette question d’accessibilité a toujours été une valeur chez Douteux.org. À l’ère où les médias semblent se regrouper sous la bannière corporative du conglomérat, ces derniers pensent que l’individu a en outre la possibilité et les moyens de devenir lui-même un canal pour la transmission de l’information et du divertissement. Pour citer Tommy Gaudet : «On vit à une époque où la durée de vie utile de tous les objets qui nous entourent, culturels y compris, est réduite au maximum. On est tellement obnubilés par le concept de nouveauté ou de primeur qu’on en oublie les trésors du passé. Le système est fait pour plaire à des humains ayant une mémoire de mouches et des appétits d’ogres. J’ai la conviction que de rajouter des expériences de tous les horizons à un être humain le rend plus humain.»
La prochaine foire de l’absurde aura lieu l’année prochaine, en novembre. En attendant, vous pouvez toujours venir jeter un coup d’œil aux visionnements du lundi, chaque semaine, au Broue Pub Brouhaha. L’entrée est gratuite, la chère y est bonne et des projectiles sont offerts au public afin de manifester sa joie ou sa colère envers l’écran. La soirée commence par des clips en série, avant de laisser place au long-métrage qui est visionné au complet. À l’entracte, un encan animé par le savoureux Toto Lavigne met aux enchères des cossins louches à des fins d’autofinancement. Pour changer votre cerveau de case et vivre une expérience hors du commun dans un climat festif, l’invitation est lancée. Comme le dirait le slogan de Douteux.org, «Si vous avez des questions, nous en avons nous aussi.»
——
La septième Foire de l’absurde s’est tenue tous les soirs du 21 au 24 novembre au Broue Pub Brouhaha, 5860 Avenue de Lorimier. Chaque lundi ou presque, Douteux.org présente à la même adresse des projections, animations et réflexions inusitées gratuites. Un encan de cochonneries a lieu durant l’entracte à titre d’auto-financement pour l’organisme. Pour connaître l’horaire et le contenu des évènements, vous pouvez vérifier sur la page officielle de Douteux.org.
Article par Damien Blass-Bouchard.