Le Territoire imaginaire de la culture 1 : l’engagement intellectuel de philosophes iconoclastes

Alors que le nationalisme battait son plein durant les années 1970 et que la souveraineté se plaçait comme le point…
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Extrait de la page couverture. Source: Dimedia.com

Alors que le nationalisme battait son plein durant les années 1970 et que la souveraineté se plaçait comme le point de fuite d’une génération canadienne-française décomplexée, deux jeunes philosophes de l’époque, Michel Morin et Claude Bertrand, publiaient une œuvre d’envergure qui se désaccordait du consensus nationaliste. À sa sortie, Le territoire imaginaire de la culture aurait pu être un pavé dans la mare, l’occasion de repenser les termes de notre société au lieu d’en faire un décalque inabouti des «standards européens»; au final, il rencontra le silence concerté des milieux nationalistes trop occupés à (ne pas) faire du Québec un pays. Mais il n’est pas dit, comme en fait foi sa récente publication par Les Herbes rouges, que l’essai ne trouve pas une résonance à l’heure actuelle.

La réédition du premier tome du Territoire imaginaire de la culture vient à point. Certes, ses considérations sur le nationalisme ont perdu de leur fraicheur dans un Québec qui a évacué la question nationale, mais loin de se réduire à un programme de dénationalisation, sa force subversive, son «intempestivité radicale» pour reprendre les mots de Heinz Weinmann[1], est un véritable conduit vers l’impensé. En 1979, Claude Bertrand et Michel Morin s’opposaient au projet de souveraineté du Québec qui menaçait d’une récidive des dérives déjà fort documentées de l’État-nation et souhaitaient qu’il échappe aux dangers du nationalisme. Et si au lieu de plaquer des modèles de «réussites historiques» à notre réalité spécifique, le Québec s’ouvrait justement à ce qui l’entoure, c’est-à-dire l’Amérique, terre vierge qui échappe à l’histoire et qui reste à inventer et à réinventer à travers notre aventure culturelle ?

«[N]otre idéal actuel de regroupement et d’indépendance nationale n’[est peut-être] que la forme pseudo-moderne à travers laquelle feraient retour notre peur atavique de l’Amérique et notre désir peureux de nous en protéger dans et par une représentation nationale calquée sur les nations européennes.» (p.17) 

C’eut été l’occasion pour le Québec de regarder vers l’avenir en se découvrant à travers l’immensité de l’Amérique, de sa nature et de son chaos. Mais placées sous l’égide d’une mère sacrée – la vieille Europe –, la nation canadienne-française et les différentes sociétés de l’Amérique n’ont jamais coupé le cordon ombilical qui les liait à l’Europe, et l’aventure de l’Amérique ne fut jamais que celle d’une autre Europe surgissant dans un autre espace. Terre promise évidemment, mais surtout espace de renouveau délesté de toutes redevances et de toutes responsabilités historiques, qui aurait pu faire advenir l’inconnu à travers l’altérité radicale que représentait l’Amérique, et ainsi nous réaliser autrement en tant qu’individu et société.

«Nouveau Monde, c’est-à-dire monde vierge dans lequel il est enfin possible à l’Idée pure, à Dieu, à la Raison, à l’État de revenir à eux-mêmes sans obstacle, de se réaliser sans avoir à assumer le lourd poids des représentations historiques.» (p. 142)

Portrait de Michel Morin. Source: site officiel de Michel Morin

Toute la réflexion intellectuelle de nos auteurs emprunte à la terminologie hégélienne parce qu’elle se centre sur une critique de l’idéologie nationaliste et de l’État-nation qui sont tributaires des théories du philosophe allemand. Passage obligé en quelque sorte qui nous éclaire sur l’origine de nos sociétés et sur la phase idéologique par laquelle l’Europe est passée durant le XXe siècle. Par la suite, les coauteurs nous illustrent de quelle manière l’accroissement du pouvoir étatique ne fait que perpétuer les intérêts d’une oligarchie qui sous le couvert de la volonté nationale dissimule leur volonté propre, qui, placée en position de pouvoir, a beau jeu de la légitimer, ce qui est la grande trouvaille de la Révolution française:

«C’est sans doute la trouvaille historique de la Révolution française que d’avoir su invoquer les grands principes d’égalité, de liberté, de fraternité des citoyens pour justifier en fait une vaste entreprise de nationalisation des individus et d’accroissement du pouvoir de l’État au profit d’une nouvelle classe dirigeante.» (p. 227)

On retrouve ici l’enjeu de l’essai et qui est à proprement parlé le sujet principal sur lequel surfent les auteurs : la culture comme force qui fait contrepoids à l’État. Morin et Bertrand en appellent à une revitalisation de la culture qui passe nécessairement par un effort créateur, un arrachement aux déterminations sociétales pour parvenir à un au-delà qu’on nomme la culture. Celle-ci doit être le résultat d’une activité créatrice, qui débouche sur le dépassement de soi de l’individu; la culture doit être au service de l’individu – puisqu’il est celui qui la met en forme – et non au service de la volonté d’État. Le territoire est avant tout une réalité imaginaire, nous disent les deux philosophes, qu’on s’approprie à travers sa culture, et qui n’est pas dépendante d’un territoire réel ni de la définition de ce territoire réel. Ainsi il en va de la culture juive, bien qu’elle ne fut circonscrite à un territoire réel qu’après la Seconde Guerre mondiale, qui s’est perpétuée avec force imaginaire, ou de la culture antique.

«Pensons ici aux nations grecques et romaines dont la culture a survécu à la disparition des territoires réels auxquels elles se sont pendant un certain temps identifiées.» (p. 51)

À la croisée de l’essai socio-politique et philosophique, Le territoire imaginaire de la culture 1 est un texte catalyseur et séduisant, même 28 ans après sa première publication. À l’encontre des idéaux socialistes qui, sous le voile d’un nationaliste totalitaire, briment les multiples représentations et traditions dont un peuple s’est doté historiquement, les auteurs exhortent le Québec à assumer sa diversité culturelle. Surtout de la part d’un peuple qui longtemps a échappé à l’extinction et qui a souffert de sa position minoritaire. Aux chantres du développement économique et de la grandeur nationale, nos auteurs répliquent que le Québec n’a rien à envier aux autres «grandes nations». Au contraire, sa situation particulière – elle est une société marginale, mineure et dépendante – n’a rien de négatif en soi, car il est possible «d’élaborer des contenus politiques nouveaux à partir d’une telle situation de minorité propre à une société, sans tenter quelque opération de normalisation […] qui va généralement de pair avec une accentuation du caractère répressif de l’État et une destruction de la spécificité d’une telle société» (p. 245). Le message est clair: il est temps pour le Québec d’accepter son unicité, de l’édifier et de se définir par elle.

Le territoire imaginaire de la culture, Claude Bertrand et Michel Morin, Montréal, Herbes Rouges (Les), 2016, 288 p.

 

 

[1] Heinz Weinmann, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec.

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