My POV on feminism. Je te vois me regarder de Bye Bye Princesse

Après avoir présenté Elles XXx en 2014, Bye Bye Princesse, compagnie composée de Mylène Mackay, Marie-Pier Labrecque et Thomas Payette, nous revient avec un spectacle sur le regard de l’autre, la beauté et autres idées préconçues sur les femmes véhiculées dans la société. C’est à nuls autres qu’Alice Ronfard et Benoit Rioux qu’ils ont fait appel pour signer la mise en scène, en collaboration avec Manon Oligny du côté de la chorégraphie. Présenté du 6 au 9 mai 2015 au Théâtre La Chapelle, le spectacle est en français et en anglais.
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Après avoir présenté Elles XXx en 2014, Bye Bye Princesse, compagnie composée de Mylène Mackay, Marie-Pier Labrecque et Thomas Payette, nous revient avec un spectacle sur le regard de l’autre, la beauté et d’autres idées préconçues sur les femmes. C’est à Alice Ronfard et Benoit Rioux qu’ils ont fait appel pour signer la mise en scène, en collaboration avec Manon Oligny du côté de la chorégraphie. Présenté du 6 au 9 mai 2015 au Théâtre La Chapelle, le spectacle était à la fois en français et en anglais.

Crédit photographique: Guillaume Levasseur
Crédit photographique: Guillaume Levasseur

Il semble qu’à l’ère des réseaux sociaux, le regard des autres prend de plus en plus d’importance, serait-ce dans la façon dont on se présente ou se projette dans ledit regard pour plaire. Non seulement faut-il bien paraitre dans la réalité, mais il faudrait maintenant soigner son image virtuelle. C’est ce que la scénographie d’Odile Gamache vient appuyer. Composé d’un cercle blanc tracé au sol et bordé par trois écrans de projection suspendus, l’aménagement scénique place les deux actrices, Victoria Diamond et Mylène Mackay, au centre d’une sorte d’arène dont elles sont les bêtes de cirque qu’on pavane devant le public. On sent le désir d’exposer le constat que la femme, dans notre société, est devenue une bête de foire, bonne à se faire voir, devant toujours offrir une image impeccable en public (soit-il virtuel ou réel) afin de correspondre aux attentes qu’on a d’elle aussi bien qu’à celles qu’elle se construit elle-même.

Le spectacle commence par une chorégraphie où les deux interprètes nettoient le plancher, accroupies au sol, tout en faisant des mouvements très suggestifs. Nous voilà encore une fois devant un parallèle fait entre ménage et sexualité, comme si «la femme» ne pouvait être satisfaite que par ses tâches d’épouse à la maison. On revisite les mêmes thèmes que bien des artistes féministes ont explorés à partir des années 1970, sans pour autant réussir à actualiser les enjeux. Qu’en est-il vraiment aujourd’hui? Si je me fie à mon entourage, tout n’est pas réglé et la femme est encore encouragée à atteindre certains standards, tant au niveau de son apparence, que de ses choix de vie. Peut-être, est-ce en fait pour révéler que les changements sont encore minimes et que la société à encore beaucoup à faire pour que la femme se sente enfin libérée.

Cela dit, plusieurs des réflexions formulées dans le spectacle sont d’une actualité criante. C’est le cas, entre autres, d’un débat qui prend la forme de «mon féminisme est meilleur que le tien» et qui, au lieu de rallier les féministes, les divise. Pour l’illustrer, les deux actrices échangent au sujet du féminisme, l’une en anglais, l’autre en français, et ce, tandis qu’elles sont situées dans les gradins, de part et d’autre du public. Elles finissent par débattre du droit de Beyoncé à se désigner féministe. Selon Victoria Diamond, la chanteuse détient le droit de se déclarer féministe, alors que selon Mylène Mackay, Beyoncé nuit plutôt au mouvement en raison de son image sexuée. C’est un débat qui est vraisemblablement très présent dans le mouvement féministe; une femme qui utilise sa sexualité pour se sentir forte devrait-elle être jugée pour ses choix?

Les costumes d’Odile Gamache contribuent beaucoup à l’image de la ménagère des années 1950, revisitée à la sauce 2015, puisque les deux comédiennes sont vêtues d’une jupe et d’un chandail surmontés d’un tablier. Leurs jupes sont très courtes – selon leurs mouvements, on voit bien les fesses des actrices, malgré qu’elles portent des cuissards. Par ailleurs, c’est ce paradoxe entre une volonté de bien paraître et celle de correspondre aux standards de beauté tout en exerçant son sens critique qu’on cherche à mettre de l’avant. Une femme dont l’apparence est calquée dans une revue de mode peut-elle être intelligente? La réponse est oui, sans aucun doute. Or qu’est-ce qui la pousse à agir ainsi? Ce qui l’amène à se soumettre à ces rituels et à ces tortures quotidiennes sont autant d’avenues discutées durant le spectacle. Les stéréotypes sont pris de front et déconstruits devant nous, nous faisant parfois grimacer et rire jaune.

Les projections vidéo de Thomas Payette et Gonzalo Soldi ne me semblent pas toujours extrêmement cohérentes avec le fil dramaturgique du spectacle. Les trois écrans diffusent des images abstraites en noir et blanc; bien qu’elles soient très intrigantes lors de l’entrée du public, elles manquent un peu de profondeur. À certains moments, apparaissent des images d’archives illustrant des féministes et des militantes datant peut-être des années 1970. Dans une scène explicite où Victoria Diamond incarne une actrice porno, Mylène Mackay la filme en direct et les images sont projetées en temps réel. Dans l’industrie du cinéma pornographique, le réalisateur est souvent un homme qui, règle générale, nous partage son point de vue (Point of View ou POV sont les termes utilisés dans le domaine pour faire référence à cette technique, comme nous l’explique Mackay). N’en reste pas moins que les images captées par la vidéo n’ajoutent pas une couche de sens à ce qui se passe en réel, sinon qu’elles déplacent les conventions en troquant l’homme par une femme et en créant une démultiplication du regard du public sur la femme, laquelle s’en trouve encore une fois vue sous toutes ses coutures.

Crédit photographique: Guillaume Levasseur
Crédit photographique: Guillaume Levasseur

Somme toute, Ronfard, Rioux et Oligny dirigent les actrices d’une main de maitre; aucun faux pas n’est visible sur ce plan. Les tableaux, bien que juxtaposés de façon un peu éclatée, sont très réussis visuellement. D’un autre côté, le texte manque un peu d’originalité. Oui, le discours porté par le spectacle est pertinent, oui il a encore sa raison d’être, mais certains propos nous semblent avoir déjà été entendus. D’ailleurs, ce sont deux femmes blanches, belles et en bonne forme physique qui sont mises en scène ici; la production délaisse alors plusieurs parties de l’ensemble féminin, passant ainsi sous silence de nombreux enjeux. Il serait grand temps de voir un peu de féminisme inclusif sur les scènes montréalaises, même si, par le simple fait d’amener Nicki Minaj et Beyoncé dans la discussion, en mettant en lumière des femmes qui ont su faire fi des stéréotypes et réussir dans l’industrie musicale, l’équipe ouvre une mince brèche dans la diversité culturelle. Cela dit, pouvons-nous vraiment accuser des artistes de ne pas répondre à toutes les attentes qu’on entretient à l’égard du féminisme? N’est-ce pas déjà assez de faire un spectacle féministe? Comme l’explique Martine Delvaux dans son livre Les filles en séries, «[u]n objet culturel n’a pas à tout dire, il n’a pas à représenter tout le monde, et le lui reprocher peut être perçu comme un refus du potentiel subversif qui est le sien tel qu’il est1». Le spectacle est tout de même né d’une réflexion évidente, bien que parfois un peu trop refroidie. Reste que, malgré les faiblesses, le spectacle mérite d’être vu, puisqu’il apporte de la visibilité au mouvement féministe, ce qui ne sera probablement jamais de trop.

  1. Martine Delvaux, Les filles en série, Montréal, Les Éditions du remue-ménage, 2013.
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Le spectacle Je te vois me regarder était présenté au Théâtre La Chapelle du 6 au 9 mai 2015. Le premier spectacle de la compagnie Bye Bye Princesse, Elles XXx, a été présenté en 2014, toujours au Théâtre La Chapelle. Cliquez ici pour la critique écrite par Jennifer Pelletier.

Article par Anne-Marie Spénard – Issue du baccalauréat en Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Anne-Marie est aussi passée par les Women’s Studies à Concordia . Elle entretient une légère obsession pour la question des genres, la musique et la mer.

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