C’est dans le cadre du Festival Grand Cru du Théâtre La Chapelle que la chorégraphe Daina Ashbee nous présente son tout dernier spectacle, Unrelated. Originaire de la Colombie-Britanique, Ashbee est issue d’une famille mi-hollandaise, mi-autochtone. La pièce est d’abord née du besoin de l’artiste de se libérer d’une violence qui l’habite et d’aborder des problèmes présents dans sa famille, tels que l’alcoolisme.

Ne voulant pas seulement parler d’elle, Ashbee a rapidement étendu le sujet à la disparition des femmes autochtones. Dans une vidéo de promotion disponible sur le site Web du théâtre, Ashbee explique être partie de ses propres problèmes pour ensuite rejoindre des enjeux plus grands de la société. Dans cette même vidéo, elle explique que, selon la conception autochtone, nous sommes tous reliés dans l’univers, bien que nous soyons physiquement des êtres distincts.
La scénographie élaborée par Ashbee est très simple: un plancher de danse blanc flanqué d’un mur de panneaux blancs au lointain. Il y a très peu d’accessoires sur le plateau, seulement deux portants sur lesquels sont suspendus quelques vêtements. Les éclairages de Timothy Rodrigues révèlent le tout de façon plutôt crue, rappelant l’éclairage aux néons. Ce n’est que vers la fin qu’ils s’adoucissent.
Lors de l’entrée du public, Areli Moran se trouve déjà sur scène, allongée côté jardin, complètement nue. Clara Furey, quant à elle, est assise au centre du premier rang, parmi les spectateurs, d’où elle rejoindra Moran plus tard. Pratiquement pour toute la durée du spectacle, les deux interprètes ne portent qu’une culotte noire à taille haute. Le spectacle est constitué d’une suite de mouvements très lents, ponctués de quelques-uns plus brusques, voire violents, comme lorsque Moran frappe son corps contre le panneau du fond. Toutefois, malgré ses variations, le rythme reste essentiellement stable. On dirait parfois que le temps s’est arrêté tellement il ne se passe rien sur scène. Cela peut durer de longues minutes où, par exemple, les deux danseuses gardent la même pose.
Ça prend un bon moment avant que ne se dévoile le visage de Moran, puisqu’il est toujours caché par ses cheveux, comme pour cacher son identité. On sent l’enfermement, dans son propre corps, mais aussi dans l’espace. Est-ce pour représenter ce que peuvent vivre les femmes qui disparaissent? Est-ce aussi pour montrer le traitement des médias envers ces disparitions? En effet, nous avons souvent l’impression que les femmes manquantes sont comme des numéros, sans réelle identité, et qu’elles importent peu. D’ailleurs, les médias en parlent à peine, mais la population en général n’en parle pas du tout. Prenons exemple sur un phénomène Facebook: une jeune fille blanche manque à l’appel et c’est le grand déploiement des forces de toute la communauté; une femme autochtone s’éclipse et à peine voyons-nous passer la nouvelle. Pourtant, en 2013, la Gendarmerie Royale du Canada recensait 1181 cas non résolus entourant des femmes autochtones, dont 164 disparues et 1017 victimes d’homicides (de nombreux rapports sont disponibles sur le sujet sur le site de la NWAC). Il est terrible de savoir que ces femmes, encore aujourd’hui, ne sont pas «dignes» d’être protégées de la violence dont elles sont victimes.

Vers la fin du spectacle, les deux danseuses s’approchent du public, essayant d’établir un contact visuel avec lui. Lorsque la relation se crée avec un spectateur, l’interprète lui tend la main. Il arrive qu’on soit tellement absorbé par le regard qu’on ne voie pas la main tendue. Ce rejet d’une main qu’on nous tend, est-ce le reflet d’une société qui tente de cacher les autochtones? Est-ce cette tentative inconsciente d’effacer la disparition de ces femmes? Je me demande aussi si la nudité des deux interprètes ne pas à souligner cette idée. Les femmes autochtones sont visibles, même pointées du doigt dans la pièce, mais on les efface pourtant si bien.
Il s’agit d’une pièce empreinte de lenteur, malgré quelques écarts violents, une pièce qui fait appel à l’imaginaire du spectateur pour dégager le sens de la représentation. Bien que les intentions d’Ashbee soient claires dans la vidéo promotionnelle, la scène nous convie à une représentation parfois très personnelle et plutôt hermétique. L’idée de relation dans l’univers se comprend par le choix des deux actrices qui ne se connaissaient pas au départ et qui, plus la représentation avance, interagissent et se rapprochent pour terminer en duo, s’entrecroisant au sol, dans une quasi-fusion. Cette image est particulièrement touchante, d’autant plus que les éclairages font alors converger le regard sur les deux femmes, dans un decrescendo tout en lenteur.
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Unrelated était présenté les 28 et 29 septembre 2015 au Théâtre La Chapelle dans le cadre du Festival Grand Cru. Un article sur deux autres spectacles du même festival est disponible ici. Il s’agit d’une critique de Mange moi, d’Andréane Leclerc et de The Principle of Pleasure, de Gerard Reyes écrite par Laurane Van Branteghem.
Article par Anne-Marie Spénard – Issue du baccalauréat en Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Anne-Marie est aussi passée par les Women’s Studies à Concordia . Elle entretient une légère obsession pour la question des genres, la musique et la mer.