Avec ce spectacle, Catherine Gaudet et Jérémie Niel désirent revisiter la romance universelle par excellence et l’un des plus grands classiques du théâtre : Roméo et Juliette de William Shakespeare. Un huis-clos où les deux danseurs n’auront qu’une nuit pour vivre leur amour brûlant sans réserve et exprimer charnellement l’intemporalité de se couple légendaire. La pièce sera interprétée par les deux « amis-aimant » : Clara Furey et Francis Ducharme et présentée à l’Usine C du 13 au 17 janvier prochain.
C’est au studio de la compagnie de danse O Vertigo que j’ai rencontré la chorégraphe Catherine Gaudet et son collaborateur, le metteur en scène Jérémie Niel, pour parler de leur prochaine création. Le projet découle d’un premier travail collaboratif effectué en 2014 à l’occasion du spectacle 2050 Mansfield: Rendez-vous à l’hôtel de la compagnie La 2e Porte à Gauche. Un duo torride entre Clara Furey et Francis Ducharme était né de cette expérience présentée dans l’une des chambres de l’hôtel auxquelles avaient accès les spectateurs lors de ce spectacle in situ alliant danse et théâtre.

La rencontre
« On se connaissait déjà avant, une relation artistique était née entre nous avant le projet de l’hôtel, explique Jérémie Niel. » Au moment de 2050 Mansfield: Rendez-vous à l’hôtel, les deux artistes avaient pour consigne de travailler sur un couple mythique. Ils ont rapidement opté pour Roméo et Juliette grâce à leur intérêt marqué pour la musique de Prokofiev et leur envie de mettre en scène un ballet contemporain.
Suite aux représentations de Rendez-vous à l’hôtel ainsi qu’aux partages massifs de la vidéo musicale de Dear Criminals – qui reprend pour beaucoup la chorégraphie interprétée par Furey et Ducharme – les deux créateurs ont reçu de nombreux mots d’encouragement et une proposition concrète de l’Usine C pour la création d’une version longue. « C’était un gros défi, parce qu’on avait quelque chose de très efficace sur vingt minutes. Le risque était de dilater cette proposition (…) On a été tiraillé entre la nostalgie de ce qu’on était et l’envie d’amener cette relation plus loin. » Les créateurs ont cherché à renforcer le caractère tragique de la pièce, à « amener cet aspect plus sombre de la tragédie mais sans perdre la vivacité (…) À l’Hôtel on avait plutôt l’impression d’une bouteille de champagne qui explose! »
Les deux créateurs voient dans le texte de Roméo et Juliette plusieurs niveaux de lectures dont une grande part d’ironie, d’ailleurs le titre, qui est en fait le titre original de la pièce de Shakespeare, en est l’illustration. « Dans tous les textes de Shakespeare, il y a toujours le tragique et le comique qui se côtoient » C’est une langue riche, compliquée et difficile à monter. Selon Jérémie Niel, c’est pour cette raison que Shakespeare reflète la vie.
La co-création
Le travail de co-création s’est fait spontanément, « on rebondit » affirment les deux complices qui se font largement confiance dans leur discipline respective. L’ensemble du concept a été réalisé conjointement, bien que dans la phase finale où ils entraient ces dernières semaines, le travail est davantage partagé par souci d’efficacité.
La co-création a commencé en janvier dernier de manière très sporadique. « On a beaucoup exploré, on s’est un peu éparpillé. (…) On était fébrile ». Le projet s’est annoncé plein de défis. « L’écriture de la pièce a pris beaucoup de temps. On devait trouver ce que l’on voulait dire, le sens qui émergeait de tout ça », explique la chorégraphe. Jérémie Niel poursuit : « C’est sûr qu’une écriture à deux, ça ralentit beaucoup. Il y a plein de moments où on est en désaccord. » « Mais on est assez poli » affirme avec aplomb Catherine Gaudet. « On est gentil! » renchérit son collaborateur en riant.
Lorsqu’on lui demande si la gestuelle a été créée à deux, l’homme de théâtre, dubitatif semble ne pas savoir comment répondre à cette question. Il explique qu’ayant une connaissance tellement intime de leur travail respectif, ils peuvent introduire des éléments qui viennent de l’un, bien que l’autre n’ait rien dit, sachant qu’ils créent ensemble. Un vrai casse-tête qui s’emboîte tout seul en s’inspirant ainsi des deux démarches créatrices. « À priori notre travail est très différent visuellement, ajoute le metteur en scène. Mais il y a plein de choses qui se rejoignent sur le fond et sur la forme, les différences très intéressantes se rencontrent.» Un sentiment partagé par la chorégraphe : « J’apprends beaucoup avec Jérémie, dit-elle. Dans mes anciennes pièces, je n’ai jamais inséré de textes écrits volontairement, c’était seulement en cas de nécessité. Le texte émergeait en travail cadré avec les danseurs. » Elle perçoit la voix comme un matériau physique, un matériau de l’humain au même titre que n’importe quel autre.
Le couple
« Par rapport au texte, on a juste conservé les scènes de Shakespeare où ils sont tous les deux ensemble, rapporte Catherine Gaudet. Il y a donc les grands moments de Roméo et Juliette qui sont la rencontre, le balcon, le premier baiser, les adieux, le mariage. (…) Il y a aussi des textes qui viennent de Francis et Clara… des fragments qui viennent d’eux. »
Certaines de ces reliques intimes étaient en effet déjà présentes à Rendez-vous à l’hôtel, dont un poème écrit par le danseur et comédien Francis Ducharme à son amie Clara Furey. Une place importante était déjà donnée à la relation réelle entre Clara et Francis. Leur relation, leurs délires et leur spontanéité seront encore plus utilisés pour ainsi faire un parallèle avec un couple contemporain d’amour impossible. « On joue sur ces deux couples là qu’on fusionne (…), les deux se nourrissent. » « Shakespeare donne un aspect tragique et mythique au couple de Francis et Clara et eux permettent d’amener Shakespeare dans nos vies, de proposer un rapport plus quotidien à une langue qui ne l’est pas nécessairement.»
Une pièce, deux disciplines
« J’ai beaucoup de difficulté avec les codes théâtraux affirme le metteur en scène, comme par exemple, le rapport traditionnel à la frontalité, une façon classique de réciter un texte. » Il poursuit en expliquant: « Mais ça ne m’empêche pas de trouver géniale l’écriture de Shakespeare. » Selon lui, le comédien ne s’exprime par la parole que lorsque le corps ne suffit plus à transmettre le texte. «Le texte doit être une conséquence, il arrive parce qu’on ne peut pas faire autrement et que la parole doit surgir. J’ai en général un rapport amour/haine avec le théâtre, ma discipline. Je suis plus influencé par le cinéma et la musique. »
De son côté, la chorégraphe a beaucoup de difficultés avec « le mouvement qui est fait sans raison. Il faut toujours qu’il y ait un sens aux mouvements qui viennent de l’intérieur, qu’ils viennent du parcours psychologique du danseur ou du personnage. C’est vraiment essentiel pour moi, pour comprendre ce qui se passe devant mes yeux. »
La prolifique Catherine Gaudet, diplômée de l’UQÀM en danse contemporaine depuis 2004, a clôturé la saison d’automne 2015 de l’Usine C avec une reprise de sa pièce Au sein des plus raides vertus. Elle rouvrira donc la saison d’hiver 2016 avec La très excellente et lamentable tragédie de Roméo et Juliette. Les deux créateurs présentent simplement leurs objectifs et leurs attentes : « Pour moi ça reste un peu le projet du départ, conclut Catherine Gaudet. C’est-à-dire de réinterpréter le mythe de Roméo et Juliette à saveur contemporaine, de montrer son actualité, son intemporalité, d’illustrer ces grands thèmes, ces grands chocs qu’on ressent tous mais de façon moins flamboyante au quotidien, le tout réintroduit dans une autre histoire, celle de Clara et Françis. »
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La pièce de Catherine Gaudet et Jérémie Niel, la très excellente et lamentable tragédie de Roméo et Juliette sera présentée à l’Usine C du 13 au 17 janvier prochain.