La plus cool des déchéances : Utopie pour les uns, dystopie pour les autres. La Vague Parfaite du Théâtre du Futur à l’Espace Libre

L'expérience racontée d'un Wannabe surfeur, pas cool pantoute, à un autre Wannabe qui ne comprend pas la coolness de La Vague Parfaite crée par la compagnie Le Théâtre du Futur présenté à l'Espace Libre jusqu'au 30 janvier prochain. Attention, spoilers.
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L’expérience théâtrale racontée par un Wannabe surfeur, pas cool pantoute, à un autre Wannabe qui ne comprend pas la coolness de La Vague Parfaite créée par la compagnie Le Théâtre du Futur, et présentée à l’Espace Libre jusqu’au 30 janvier prochain.

Crédit photographique: Toma Iczkovits
Crédit photographique: Toma Iczkovits


« Dude, tu comprends pas. Je rentre dans la salle, je m’assois à côté de mon ami cool, je vois des surfeurs, droit debout, qui s’font bronzer l’chest sur une scène toute jaune, je me dis, LOL. Les gars sont en bédaines pis en wetsuit. Avoir su j’aurais amené l’mien! Celui que j’ai acheté pour aller faire du ponton avec Fred-Éric. On se sent presque au restaurant Jardin Tiki j’te jure. Là, il y a des chanteurs lyriques comme à l’opéra, mais en costume de surf faque sans perruque, sauf pour le gars avec des dreads qui parle de mama Gaya, full yoga-zen, genre l’idole Bob, et il a des visions. Anyway, on l’sait pas tout d’suite que c’est pas ses vrais cheveux. Whatever, reste cool. Là, le gars trop sick, le chef surfeur genre, il meurt en surfant sur un tsunami. Pis l’autre fille qui parle de sa snatch aussi meurt en surfant, mais elle c’est vraiment genre massacre à la tronçonneuse son affaire. Yo t’imagines, surfer un tsunami! Y a aussi un monstre, l’octopode j’pense. Une bébitte de l’eau avec la face de Marc Hervieux. En tout cas, les cool qui chantent mieux que des dieux se font un radeau avec des planches de surf. Crazy right? Ils y a aussi des wannabes qui ont un Iphone 17 genre. Pas cool leur affaire. Björk apparemment aime full les coccinelles et Michelle Obama est ben chix avec son jet-pack. Il y a des critiques genre sur les hipsters, les hippies et les douchbags, les gens, les opéras, le théâtre, ta mère, ta sœur, tes envies, tes passions. Man, ça critique tout, même ta bouffe, pis tes gros bras. Moi too j’veux être là man. Au pire j’vais masser les mollets du meilleur surfeur au monde. En tout cas, s’t’une histoire de fou. J’comprends pas pourquoi Vin Diesel était pas d’dans, parce que ça aurait été le top du coolness. »

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Vous vous dites sûrement, mais à quoi ai-je assisté diantre! Je me suis posé la même question, ne vous en faites pas. Cet opéra, que l’équipe considère davantage comme une opérette dans les règles de l’art, frappe de tout bord, tout côté. Tout y passe, on rit de tout. On rit de soi, on rit des autres ; on rit des imbécillités dans lesquelles nous sommes constamment immergés. On fait des blagues faciles, des blagues recherchées ; certaines visant le théâtre, l’opéra, les célébrités, les starlettes. On ridiculise avec intelligence les tendances “cool” et le culte de la bêtise médiatique.

La forme en soi est complètement absurde. À l’Espace Libre, des surfeurs égocentriques interprétés par des chanteurs d’opéra lyrique attendent un tsunami pour le surfer. Ils terminent finalement leurs jours à chercher la coolness d’une terre d’accueil sur un radeau de planches de surf. Tu te dis : « Attends, quoi? ». Relis… Sérieux. Le spectacle utilise l’humour et la dérision pour parler d’un problème de société majeur : la glorification du douchebag avec deux de quotient. Parce que oui, on aime ça regarder Sooki qui braille parce qu’elle a trop bu ou Mike The Situation qui se met du déo pendant cinq minutes en racontant sa séance au gym… On le dit pas, mais pareil.

Parfait bonheur que ces personnages lénifiants de banalité soient incarnés, sur scène, par des athlètes vocaux. Les chanteurs lyriques reçoivent une formation extrêmement rigoureuse, non seulement sur le plan vocal mais aussi intellectuel. Ils connaissent plusieurs langues (l’allemand, le français, l’anglais, l’espagnol, l’italien et souvent plus), sans oublier leur érudition, leur connaissance de la musique et du théâtre. Nous avons devant nous de grands “intellectuels polymorphes” qui jouent des douchebags en chest : le clash est truculent.

Crédit photographique: Toma Iczkovits
Crédit photographique: Toma Iczkovits

La trame principale se distend cependant après l’arrivée d’une apothéose : la mort tragique de John-Nathan, le meilleur surfeur à surfer le tsunami. L’objectif des surfeurs étant de rester cool en tout, leur vagabondage des mers sur un radeau de planches perd alors un peu de sa force vitale. À un moment, ces improbables dériveurs veulent se rendre en Chine, en Suisse, ou.. sur Tahiti-Land 3D. L’histoire prend soudainement une tournure impensable, et verse plutôt dans la “revue”, mais qui a du goût (quand même)! On perd tranquillement de vue ces égos outranciers, qui ont une force de réalisme comique poignante, pour contempler leur égarement avec distance. Cette distance passe entre autres par un dédoublement du dispositif de spectature. Les Wannabes, sorte de coryphée en marge englués dans leur mutisme, sont en effet ceux par qui le spectateur entre dans le spectacle. Ce sont ces doubles du spectateur, en admiration absolue devant les surfers, qui nous donnent à voir ce qui se passe sur scène et à en rire.

Tous les personnages parlent plusieurs langues, comme mentionné plus haut, dont le français, l’anglais, l’allemand, l’italien et l’espagnol (de celles que j’ai pu déchiffrer). Il faut donc trouver une façon de faire comprendre au public tout ce qui se dit ou se chante! C’est là où un “personnage” d’importance apparaît, définitivement celui qui fait le plus rire, j’ai nommé : l’écran traducteur. Un écran dans le coin jardin est installé pour traduire exactement tout ce que les chanteurs déclament. Un “clash” magnifique. Le même genre que (disons) les sous-titres de télé-réalité poches pour ceux qui ne parlent pas l’anglais. Un bijou. La musique classique et les voix d’opéra donnent à entendre un discours dramatique, alors que les mots utilisés te donnent envie de dire : « J’me suis presque pissé dessus ». Par exemple, une chanson bien sérieuse et remplie de beauté, sur une journaliste qui rêve de rentrer chez elle pour caresser ses quatre chats ; ou un hymne à une surfeuse qui doit relaxer sa snatch pour mieux surfer. Vous pouvez écouter un extrait d’un des chants du spectacle ici.

Un spectacle fantastique à plus d’un titre, pour sa musique, son audace, ses talents, ses inspirations, ses punchlines et ses dérapes impossibles. Le compositeur, Philippe Prud’homme (qui accompagne tout le spectacle par cœur, sans partition) est un musicien d’exception. Dans son coin, sur son piano, il capture notre attention avec sa grande gestuelle et ses élans de maestro!

Comment expliquer par des mots ces feux d’artifices sensoriels qui donnent à tout coup l’envie de rire? Je n’ai pas encore trouvé une façon propre de le faire, et c’est tant mieux.

Guillaume Tremblay, le metteur en scène de cette éclectique vague, souhaite que la production fasse surgir l’envie, chez les autres, de créer des projets d’Opéra, des rages d’opérette. C’est un appel au développement de la forme. En espérant que cet appel trouve écho, et que nous voyions dans les prochaines années ce type de production propager son joyeux délire.
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Le spectacle La vague parfaite, du Théâtre du Futur est présenté à l’Espace Libre jusqu’au 30 janvier prochain.

Article par Marilyne Lamontagne.

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