Présenté du 9 au 27 février 2016, aux théâtre Aux Écuries, Habiter les terres présente l’utopie d’une révolte rurale. Les habitants d’un village cherchent à préserver leurs acquis et leurs habitudes de vie, résistant au gouvernement qui oublie les efforts de plusieurs générations qui ont tenté de maintenir un mode de vie basé sur le contact avec la nature.

Dans le programme, on peut lire : «Le cerveau humain n’est pas programmé pour appréhender les problèmes à long terme […] Homo Sapiens a appris à fuir devant le danger, pas à imaginer les dangers à venir. Notre vision à court terme est en train de se fracasser contre la réalité physique des limites de la planète.» — Dennis Meadow.
Ne soyons pas réalistes, ici : on donne la parole à ceux qu’on oublie trop souvent, ceux qui se lèvent le matin pour aller travailler les terres et qui nous permettent de mettre de bons navets sur notre table. En effet, les habitants de ce village fictif sont des cultivateurs de navets prêts à tout pour conserver leurs acquis ruraux. Pour bien communiquer son message, l’auteure utilise l’humour et la poésie. Ce faisant, on se trouve transportés dans une proposition autonome, qui ne cherche pas à être didactique et qui verse parfois dans l’autodérision. N’oublions pas que l’utopie est un projet imaginaire, prospectif et illusoire.

À l’arrière-scène, on trouve un plateau surélevé sur lequel sont disposés trois arbres et sous lequel se trouvent des racines. Côté jardin, un arbre, des feuillages, des roches sont placés de manière à nous laisser imaginer une forêt ou un emplacement naturel. Le reste de la scène est vide. Seulement quelques légumes, après l’entrée d’un comédien qui renverse un sac de navets sur le plateau. Le signe est simple et éloquent. Cela étant dit, l’idée que les personnages plantent eux-mêmes leur décor vient s’accorder d’une manière directe avec le propos. Les personnages construisent leur décor, leur environnement. Ils sont les artisans de leur village parfait.

La pièce s’ouvre sur le retour d’une jeune fille « de la ville » à ses terres natales. Le reste des habitants doutent de ses intentions, et pour être sûrs qu’elle est revenue pour les bonnes raisons, ils lui demandent de tuer des poulets. Dans une chorégraphie imagée, les comédiens se placent un à côté de l’autre et miment l’exécution des volailles. Elle se joint au déplumement, alors que deux comédiens créent un rythme avec un tambour et en aiguisant un couteau. On pense au rituel derrière tout ça, avec un sourire en coin. C’est lorsqu’une des comédiennes apporte une antenne servant d’émetteur de nouvelles qu’on entend le premier ministre annoncer la fermeture de Guyen (le village fictif en question). Les habitants décident de capturer le ministre de l’Environnement, qui est un ancien habitant de Guyen, pour contester la décision gouvernementale. Une proposition qui semble faire directement référence aux événements d’Octobre 70. L’utilisation des chœurs rappelle aussi le théâtre social des années 70. Une quarantaine d’années plus tard, l’utilisation de chœurs pour démontrer un engagement social et la détermination d’un groupe me semble cependant désuète. Le signe est trop simple et distinctif.

Le ministre est donc capturé. S’ouvre alors sur le plateau surélevé une trappe où l’on dépose l’homme d’État. Ce faisant, la poésie opère, l’ex-habitant a les pieds dans les racines de ses terres ancestrales. La mise en scène signée par Jacques Laroche donne une multitude de signes qui évoquent tout ce qui n’est pas explicitement dit. La multiplicité des moyens techniques et théâtraux utilisés crée un univers poétique fort. Les habitants ont une seule requête pour le chef d’État : qu’il vienne chercher son ministre et qu’il profite du détour pour visiter Guyen et ses artisans. Pliant à la requête, le premier ministre se déplace. Pour le représenter, le comédien qui joue le ministre de l’Environnement ouvre, devant lui, une lumière qui projette son ombre sur le mur de fond de la scène. Par les mouvements et à l’aide d’une voix extrascénique, un nouveau personnage est né. Pour représenter le vieillard du village, une marionnette à tête de navet est manipulée par les comédiens. L’élément le plus troublant du spectacle est sans contredit ce passage où les animaux parlent. Deux têtes d’outardes-marionettes sont mises dans les mains de comédiens et une tête d’ours, sous forme de masque, est habitée par un comédien. Ça rappelle bien entendu le théâtre jeunesse, malgré le côté humoristique ambigu qui règne tout au long de la pièce, et ça frôle parfois le ridicule et le réducteur.

La poésie des scènes est supportée par le cyclorama en fond de scène où sont projetés des dégradés de couleur, un ciel étoilé, ou tout simplement des ombres.
Marcelle Dubois, d’une plume poétique et singulière, traite d’un sujet pertinent à l’ère d’internet. La pièce traite d’une société basée sur le profit et les réseaux urbains centralisés. La mise en scène surchargée de symbolique donne lieu à des moments grandioses, mais on aurait aimé une couverture moins large et une exploitation plus précise des thèmes proéminents. Je suis sorti de la salle en riant du ridicule de certaines scènes, de leur trop-plein d’images, mais en ayant néanmoins passé un moment plaisant en compagnie de cette troupe utopiste.
— Habiter les terres, de Marcelle Dubois était présenté au théâtre aux Écuries du 9 au 27 février 2016.
Article par Steave Ruel. Étudiant en Études Théâtrales, j’aime ce qui est acerbe, irrévérencieux, satirique, ironique, sarcastique et cathartique. Tout ça pis manger.